Tant pis pour Simonetta

Puccini : Madama Butterfly

Par Alexandre Jamar | jeu 14 Mars 2019 | Imprimer

La musique de Puccini doit de plus en plus à Riccardo Chailly. Non content de monter une intégrale des opéras du maître de Lucques, le chef italien le fait dans les règles de l’art et de la science : Turandot avec le troisième acte complété par Berio, La Fanciulla del West sans coupures… il fallait bien que Madama Butterfly soit accompagnée de sa dose d’authenticité pour une ouverture de saison. C’est donc la version originale de la création (celle du 17 février 1904) qui fut présentée le 7 décembre 2016 à la Scala (notre confrère Yannick Boussaert y était). Comble du luxe et de la modernité, cette intégrale est proposée en DVD pour tous ceux qui n’ont pu s’y rendre.

Le simple fait d’estampiller cette Butterfly comme « authentique » valut à l’institution milanaise un petit bras de fer avec feu Simonetta Puccini, dernière descendante directe de Giacomo. Selon cette dernière, présenter cette version allait contre les intentions de son grand-père, qui jugeait la version définitive de l’opéra comme la plus aboutie. Il est vrai que la succession sans pause des deuxième et troisième actes fait parfois trouver le temps long. Il est vrai aussi que la dernière scène, celle du suicide, se perd dans quelques circonvolutions musicales plutôt pénibles à écouter. Puccini ne s’y est pas trompé, et la version que nous connaissons tous est supérieure en ce sens.
Fallait-il pour autant en faire un scandale ? Certainement pas. Le premier acte (avec la brève chanson de Yakusidé) gagne en contrastes, et certains personnages (Kate Pinkerton notamment) prennent une ampleur bienvenue. Butterfly elle-même nous semble plus grande, plus cohérente dans cette confrontation avec la nouvelle épouse de son mari.

D’un orchestre de la Scala survolté, Riccardo Chailly tire de magnifiques couleurs orchestrales, se rapprochant davantage d’une palette straussienne façon Fanciulla que de la transparence debussyste souvent proposée dans cet ouvrage. On s’interroge encore sur l’addition d’un cymbalum japonisant dans l’interlude du deuxième acte, mais les voies du direttore sont impénétrables.
Les chœurs de la maison sont remarquables dans l’interlude à bouches fermées, mais la justesse fait parfois défaut aux pupitres de femmes dans le premier acte.

La Damnation de Faust présentée à Bastille a donné à Alvis Hermanis la réputation d’un enfant terrible de la mise en scène ultra-moderne. Pourtant, les spectacles proposés ailleurs n’ont rien à voir avec celui de Paris, et il en va de même pour sa lecture de Butterfly. Située dans un charmant décor fait de paravents et de cerisiers en fleurs, dégoulinant de kimonos, d’éventails et d’obis, cette Butterfly est on ne peut plus classique, tant et si bien que l’on finirait presque par s’ennuyer. On ne regrette pas nécessairement Stephen Hawking à la conquête de Mars, mais ce japonisme conventionnel n’apporte rien de très neuf (quelque chose semble se passer au deuxième acte, mais le soufflé retombe rapidement). Reste la gestuelle inspirée du kabuki, assez efficace dans les groupes de figurantes, mais peu convaincante chez les solistes (notamment et surtout chez Suzuki). Restent également les magnifiques costumes réalisés par Kristīne Jurjāne. S'ils ne sont pas innovants, ils sont au moins somptueux, ce qui est déjà quelque chose.

La distribution affichée était de haut vol, comme il se doit pour une ouverture de saison. Carlo Bosi est un Goro acide, mais très sûr vocalement. Avec un timbre généreux, Nicole Brandolino sait bien mettre en valeur le rôle toujours bref mais déjà plus charnu de Kate Pinkerton. Carlos Álvarez incarne un Sharpless d’une grande franchise, aussi bien vocale que scénique, et Annalisa Stroppa complète la distribution d’une Suzuki éplorée, mais constante.

Bryan Hymel n’a pas son pareil pour jouer les (faux) amoureux transis, et son premier acte atteint des sommets de luminosité et de bravoure. L’orchestre, pourtant chauffé à blanc par Chailly, ne l’empêche pas de sortir de magnifiques aigus, qui ne viennent pas pour autant entraver une ligne vocale fluide. En revanche, Maria José Siri s’en sort avec un peu plus de difficultés. Les aigus sont tout aussi brillants et radieux, mais les pianos sont plutôt contraints, la voix ayant probablement pris un peu trop de volume avec l’âge. Scéniquement, elle semble également moins convaincante, même si la refonte du troisième acte peut y être pour beaucoup.

Dans le cas de cette Butterfly, ce n’est peut-être pas le meilleur Puccini qui se montre à nous, mais il serait dommage de se priver de la redécouverte d’un opéra aussi connu que celui-ci.
N’en déplaise à Simonetta, la réédition en DVD des œuvres de son grand-père dans leur version originale reste une démarche artistique forte, qui saura ravir les aficionados de vérisme.

 

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