Un Rigoletto qui vaut le détour

Rigoletto

Par Christian Peter | mar 12 Juillet 2022 | Imprimer

Si la vidéographie de Rigoletto est déjà pléthorique, ce nouveau DVD, enregistré la saison passée à Florence mérite le détour car il offre de nombreux atouts, en particulier celui de proposer dans les rôles principaux une équipe de chanteurs émérites qui n’avaient jamais jusque-là figuré dans une intégrale de l’ouvrage, placés sous la direction d’un chef réputé, dans une production signée par un des metteurs en scène les plus demandés en Italie, notamment à La Scala.

Davide Livermore, tout en respectant scrupuleusement la trame narrative du récit place ses personnages dans des lieux quelque peu insolites. Durant le prélude, le rideau se lève sur un mur grisâtre sur lequel on peut lire l’inscription « Follow your deams ». Cette injonction suggère sans doute que les protagonistes iront jusqu’au bout de leurs rêves ou plutôt de leurs passions, quelles qu’en soient les conséquences mais pourquoi diable est-elle en anglais ? Puis le mur laisse place à une grande salle de bal dans laquelle se déroule une orgie autour d’un grand lit rouge. Les costumes mêlent les époques, Rigoletto revêt son habit traditionnel de bouffon tandis que les autres personnages masculins sont en costumes dix-neuvième ou en complets vestons. Les femmes, à demi-nues, portent des fleurs sur la tête. Au tableau suivant nous sommes dans une laverie automatique que gère Giovanna avec l’aide de Gilda. Sans doute l’atmosphère aseptisée de cet endroit, avec son alignement de lave-linge, ses tables à repasser, son linge propre suspendu à des portants est-elle en harmonie avec la pureté de l’héroïne. Mais dans un tel lieu, son enlèvement est peu vraisemblable, comment Rigoletto peut-il croire que les courtisans sont là pour enlever la Comtesse Ceprano ? Le deuxième acte nous ramène dans le palais du duc qui chante son grand air une bouteille de vin à la main, entouré de femmes plus ou moins dévêtues. L’acte suivant se situe dans une boîte échangiste dont Sparafucile est le patron et Maddalena l’hôtesse. C’est sur le quai d'une gare sordide enfin que s’achève l’opéra.

La distribution, d’une homogénéité sans faille est dominée par le Rigoletto bouleversant de Luca Salsi. Le baryton italien offre un portrait saisissant du bouffon dont il souligne tous les affects avec conviction, servi par une voix homogène sur toute la tessiture et un legato subtil et nuancé, en particulier dans « Pari siamo », auquel il ne nous avait pas toujours habitués. Dans ce rôle, Salsi parvient à démontrer qu’il est actuellement l’un des grands interprètes de ce personnage emblématique. Javier Camarena possède une voix claire et bien projetée, des aigus aisés et une ligne de chant particulièrement élégante. Le ténor mexicain qu’on avait surtout entendu jusqu’ici dans des rôles belcantistes, ceux de Rossini notamment, s’approprie avec maestria ce rôle verdien particulièrement exposé. Son air « Parmi veder le lacrime » est un modèle de chant raffiné. La cabalette qui suit est brillamment enlevée. Théâtralement la composition du ténor mexicain demeure cependant quelque peu en retrait. La Gilda d’Enkeleda Kamani constitue une belle surprise. Cette jeune soprano albanaise est dotée d’un timbre pur et cristallin qui convient idéalement à son héroïne dont elle offre un portrait fragile et attachant. Son « Caro nome » tout en retenue et en sobriété est particulièrement émouvant, sa scène finale, poignante. Alessio Cacciamari possède les graves de Sparafucile qu’il incarne avec conviction tandis que Caterina Piva campe une Maddalena sensuelle à souhait. Les autres interprètes tiennent parfaitement leur emploi en particulier Roman Lyulkin en Monterone et Valentina Corò en Giovanna.

Riccardo Frizza adopte des tempos particulièrement retenus qui lui permettent de mettre en valeur maints détails de la partition qui passent souvent inaperçus, tout en entrainant les protagonistes dans une lente descente vers le dénouement tragique.

Pas d’ovation au tomber du rideau, le spectacle s’étant donné sans public, pandémie oblige, les artistes n’en ont eu que davantage de mérite.

 

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