Sur les ailes d’un désir écorché vif

Written on Skin

Par Catherine Jordy | lun 05 Mai 2014 | Imprimer
 
Salué dès sa création comme l’un des meilleurs – sinon le meilleur – opéras écrits ces vingt dernières années par une critique dithyrambique et globalement unanime au festival d’Aix de 2012 (voir la chronique de Claude Jottrand), Written on Skin est d’ores et déjà devenu un classique du XXIe siècle. Le sujet, particulièrement noir, a tout pour frapper les esprits : un chœur d’anges, vêtu de costumes contemporains et évoluant dans un univers froidement métallique évoquant des bureaux, nous transporte au Moyen Âge, dans la maison d’un riche marchand et de sa femme, Agnès, intelligente mais analphabète. L’un des anges se métamorphose pour devenir le troisième protagoniste de l’histoire, le Garçon, artiste à qui le propriétaire commande des enluminures pour un ouvrage « écrit sur la peau », donc sur vélin. Si la sœur et le beau-frère d’Agnès se montrent méfiants devant le danger d’introduire ce Garçon dans la maison familiale, le Protecteur persiste à vouloir la présence du jeune homme, engagé pour produire un ouvrage à sa gloire. L’épouse et l’artiste deviennent amants mais le Garçon essaie de détourner les soupçons du mari sur la sœur, ce qui aiguise la jalousie d’Agnès. Cette dernière va exiger de fatales preuves d’amour : produire une œuvre qui humiliera son époux. Les anges commentent l’action et critiquent la cruauté d’un dieu qui pousse les hommes à la violence. Le Protecteur trompé finit par tuer le Garçon et le fait manger à Agnès. Quand elle apprend après coup avoir goûté au cœur de son bien-aimé, la jeune femme affirme qu’elle ne mangera plus jamais autre chose et se jette dans le vide avant que son époux ne la tue.
On trouvera tout ce qui permet de replacer l’œuvre dans son contexte littéraire ou musical dans l’excellent opus de l’Avant-Scène consacré à l’opéra et présenté dans nos colonnes par Laurent Bury. La sortie du DVD, captation de la création à Londres, est réjouissante. Malheureusement, le son du disque n’est guère satisfaisant, pourtant testé sur plusieurs supports. Sans doute s’agit-il d’un problème lié à l’exemplaire écouté, mais cela est particulièrement gênant et gâche une bonne partie du spectacle vu à Londres, dans des conditions d’écoute autrement plus propices à apprécier toutes les subtilités d’une orchestration foisonnante et signifiante, dans un rapport fascinant entre voix et instruments. La beauté du texte intelligible et intelligemment dramaturgique en souffre et les sonorités tant appréciées dans le théâtre perdent de leur limpidité en se fondant dans une masse sonore assourdie. La frustration est grande.
Autre réserve : la nature même des prises de vues pour le DVD, qui permet de superbes gros plans, nuit au dispositif scénique voulu par le metteur en scène Katie Mitchell, admirable d’intelligence théâtrale. À Covent Garden (où la taille de la scène permettait d’intégrer l’escalier funeste qui manquait à l’Opéra-Comique – voir la chronique de Laurent Bury), l’œil peinait néanmoins à saisir tout ce qui se passait sur les deux étages et pièces en enfilade de cette maison de poupées géante ; mais précisément, les mouvements en ralenti des anges englués dans une froide lumière bleue contrastait avec l’action parallèle d’un passé violent et passionné éclairé de sépia. L’ensemble fascinait, avec des réminiscences des Ailes du désir de Wim Wenders mâtinées de romantisme noir. Certes, le DVD alterne régulièrement les plans larges avec des vues compartimentées isolant les protagonistes dans leurs époques respectives. Le procédé a les qualités de ses défauts : on suit ainsi le travail d’acteur de chaque chanteur de très près et l’immersion du spectateur dans le drame est totale. Tous les chanteurs sont remarquables, à commencer par la superbe Barbara Hannigan, impressionnante dans le rôle d’Agnès. Si le compositeur George Benjamin affirme avoir voulu donner à sa musique les couleurs d’un manuscrit enluminé, il parvient tout aussi bien à laisser affleurer l’éveil à la sensualité et à la beauté de la jeune femme, parfaitement relayé par une magistrale chanteuse, habitée par le rôle. Bejun Mehta, autre pilier de la distribution, a tout d’un ange et la voix prend des aspects d’une inquiétante étrangeté transfigurée par une présence hypnotique.
Le DVD a le mérite de proposer deux bonus, hélas trop courts (8 minutes en tout) composés de propos recueillis auprès des divers artistes (compositeur, librettiste, metteuse en scène, chanteurs). Le tout est très éclairant, à condition de comprendre l’anglais, puisque les sous-titres ne sont pas inclus sur ces additifs, l’opéra étant, quant à lui, heureusement sous-titré en anglais, français, allemand et japonais.
 

 

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