Dans un état proche de l'Ohio

Wonderful Town

Par Laurent Bury | ven 11 Janvier 2019 | Imprimer

Ah, si les directeurs de salles faisaient preuve d’un peu plus d’originalité, peut-être échapperait-on à la énième reprise d’un West Side Story totalement muséifié, figé dans ses « chorégraphies originales » surveillées de près par les ayant-droits, ce qui empêche toute mise en scène nouvelle. Si l’on veut rendre hommage à Leonard Bernstein, il y a bien des titres qui mériteraient tout autant d’être (re-)proposés au public. En cette année de centenaire, Paris a eu droit à Trouble in Tahiti et à Mass, mais il fallait aller à Toulon pour découvrir en création française le très savoureux Wonderful Town.

C’est en 1953 que fut créée cette comédie musicale, soit quatre ans avant West Side Story et neuf ans après On the Town. De ce premier grand succès, Wonderful Town reprend l’idée d’un éloge de New York, ville qui broie souvent les provinciaux ambitieux mais qui, cette fois, propulse vers la gloire deux jeunes filles venues de cet Ohio qu'elles regrettent d'abord d'avoir quitté dans un duo fameux (« Why, oh why, oh why, oh...»). Inspiré de nouvelles publiées dans l’entre-deux-guerres, le livret situe explicitement l’action en 1935, et Bernstein profita de l’occasion pour rendre un discret hommage à Gershwin, au swing, à la conga, et même au plus ancien ragtime.

La production toulonnaise se dispense de ce feuilletage temporel et opte résolument pour l’actualisation : on le voit d’emblée, les téléphones sont portables, on trouve quelques références explicites à Donald Trump, et dès le premier numéro de la partition, le guide pilotant un groupe de touristes dans Christopher Street, une artère de Greenwich Village, mentionne le Stonewall Inn et les émeutes de 1969 qui marquèrent le point de départ du mouvement activiste gay. Pourtant, les costumes colorés brouillent un peu les pistes, avec des robes au look un peu fifties, des pantalons à la coupe seventies, et des clins d’œil à d’autres décennies plus proches. Grâce à des vidéos très réussies, la scénographie transcende un cadre de scène assez étroit. Une formidable équipe de danseurs évolue dans cet espace au gré de chorégraphies dynamiques, et la mise en scène fluide évolue d’un lieu à l’autre sans solution de continuité. Olivier Bénézech semble depuis quelques années s’être fait une spécialité des comédies musicales, dont il traduit fort bien le rythme et l’humour.

Dans la fosse, le rythme ne paraît pas toujours au rendez-vous. Larry Blank est peut-être plus à l’aise dans le rôle d’arrangeur et d’orchestrateur que celui de chef, et sa direction paraît d’abord un peu placide, avec une ouverture où les différents thèmes cités manquent de nerf. A titre de comparaison, on jettera une oreille du côté du DVD enregistré par Sir Simon Rattle à la tête des Berliner Philarmoniker, une version de concert réunissant Kim Criswell, Andra McDonald et Thomas Hampson.

Heureusement, sur le plateau, l’Opéra de Toulon a su faire les bons choix. D’abord en trouvant toute une brochette d’artistes auxquels la langue anglaise ne pose aucun problème, pour toutes sortes de raisons. Même si les gros plans permis par le DVD révèlent qu’elle n’est plus tout à fait une débutante, la Québécoise Jasmine Roy brûle les planches et possède exactement le timbre qui convint pour succéder à Rosalind Russell, créatrice du rôle. Bien que française, Raffaëlle Cohen a grandi à Londres, d’où son anglais parfait ; elle danse fort bien, et son Eileen délicieusement naïve offre le contraste adéquat avec sa grande sœur. Si son aigu se fait parfois un rien acide, elle n’en maîtrise pas moins les vocalises à la Cunégonde que Bernstein a insérées dans le quatuor « Conversation Piece ». Maxime de Toledo est franco-américain, et sa voix de baryton est parfaitement employée dans le premier rôle masculin. Il est amusant de retrouver dans plusieurs personnages secondaires le ténor américain Scott Emerson, qui avait fait partie de la jeune troupe de l’Opéra-Comique du temps de Pierre Médecin. Vu dans Kiss me, Kate au Châtelet en 2016, Thomas Boutilier réussit à s’imposer dans le rôle de Wreck où il bénéficie d’un seul air. On ne présente plus Jacques Verzier, devenu au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon le grand ordonnateur des musicals. Autour d’eux s’affaire une nuée de figures secondaires, tous également sonorisés. Un DVD à déguster d’une traite, et à revisionner sans modération.

 

 

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