Drôle de titre – étant donné que ce programme propose uniquement des œuvres sacrées destinées à des anonymes, les jeunes prodiges de la Pietà ayant créé la Juditha triumphans de Vivaldi (qui chantaient dissimulées derrière un écran) n’étant elles-mêmes passées à la postérité que sous leurs prénoms ! Intitulé, intentions, choix esthétiques interrogent donc, dans cet album qui, bien qu’exigeant beaucoup de son interprète principale, lui interdit a priori toute exhibition, tout ego trip.
Le naturel attachant et la superbe technique de Marina Viotti ne l’empêchent ainsi pas de tomber dans certains pièges comme dans cet air de fureur de Vagaus qui ouvre l’enregistrement (« Armatae face et anguibus ») pris avec trop de précipitation, rythmiquement bousculé et clos sur une interpolation aigüe dispensable.
Ici, comme ailleurs, la direction démonstrative du violoniste Andrès Gabetta (frère de la violoncelliste Sol) laisse perplexe : dans Vivaldi, notamment, la rapidité tend à se substituer à l’incisivité – par exemple dans ce « O servi volate » (Vagaus, toujours) bizarrement sucré. Et l’usage du basson (heureusement ponctuel) ne nous convainc qu’à moitié…
Viotti, elle, on le sent, peut tout faire. Quelle souplesse, quelle rondeur, quel moelleux, même, dans les vocalises en cascade des deux motets vivaldiens ! Qui, pourtant, n’échappent pas au sentimentalisme : est-ce dû à une battue inégale, à des choix stylistiques peu clairs, à un timbre qui manque de métal (un comble, pour une « métalleuse » !), à des récitatifs un peu mous ?
La voix est pourtant toujours aussi somptueuse : longue (comme le prouvent les graves du rare « Volate Gentes » de Porta) bien que sopranisante, merveilleusement soutenue bien que jamais tendue, portée par un souffle infini qui nous vaut de sublimes épanchements dans les mouvements lents de Porpora. Dans cette pièce à la pulsation galante, le sentiment ne gêne pas : « Salve Regina » tout de tendresse, « Ad te suspiramus » rêveur et charnel à la fois, « Eia ergo » à fleur de lèvres – un délice. Certes, là encore, le style reste incertain (notes piquées ou pas ?), moins « orthodoxe » que chez d’autres cantatrices (Galou, de Liso, Prina) pourtant moins bien dotées par la nature, côté séduction vocale.
On l’a dit, on le redit : on aime Marina Viotti, dont on espère qu’elle a définitivement surmonté ses problèmes de santé. On avait été très impressionné par son incarnation du primo uomo (Megacle) de la vivaldienne Olimpiade, donnée au Théâtre des Champs-Élysées en juin 2024, et on souhaite que l’occasion lui soit donnée de graver un tel rôle. Ses admirateurs trouveront dans le présent disque de quoi patienter – et s’agacer qu’elle n’ait pas été mieux secondée.

