Forumopera fête ses vingt ans

Par Sylvain Fort | jeu 16 Mai 2019 | Imprimer

Comme il y a un âge des chiens, il y a un âge des sites internet. Si les premiers vieillissent, dit-on, de sept ans quand l’être humain vieillit d’un an, que dire des seconds ? En 20 ans, il semble qu’au royaume d’internet sept siècles se soient écoulés. Dans le monde de Netflix et de Snapchat, Forum Opéra se situe entre la grotte de Lascaux et la Cathédrale de Chartres. Remonter dans les archives du site cause un frisson égal à celui du passant découvrant l’empreinte sur la roche d’une main préhistorique ou le patronyme d’un artisan oublié docilement gravé sur une poutre. Il n’est pas jusqu’à la forme première du site qui n’ait eu quelque chose de primitif et sacré. Ce fil de discussion qui se déroulait sans ordre ni suivi, sautant d’un thème à l’autre, dérivant jusqu’à l’absurde, mobilisant des lyricomanes qui jamais n’auraient pensé trouver un lieu où épancher leur science infinie et partager leurs émotions encore fraîches, ce fut d’abord cela le « forum ». L’invective n’y était point rare mais elle était moins usuelle que l’expression vraie du coup de cœur ou de la précision érudite.

 

L’inventeur de cette auberge espagnole et lyrique en était l’hôte sourcilleux. Chacun devinait derrière ses interventions un aristocrate flamand tuant l’ennui de la pluie drue qui frappait les carreaux de son manoir d’Uccle en animant et stimulant les échanges de ce qu’on appelait point encore une communauté, mais se vivait bien plutôt comme un club. Le pseudonyme y était moins anonymat vicieux que sobriquet malicieux. Nous sûmes bientôt que le vénérable aristocrate était un tout jeune homme de 19 ans dont la curiosité insatiable de la musique, des arts, des autres, était et demeurerait le principe de vie. Vingt ans plus tard, Camille De Rijck est toujours le meneur et l’âme de Forum Opéra, et son éternelle jeunesse - que tempère à peine une longue crinière blanc de neige - démontre aux jeunes générations que l’art lyrique est un élixir de vie. Nos plus fidèles lecteurs savent par quels stades est passé ce site, et les énumérer serait fastidieux. Le plus vif souvenir personnel remonte à 2005, je crois, et aux homériques conversations téléphoniques avec des responsables de presse considérant qu’un rédacteur de site internet, dépourvu de carte de presse et par ailleurs inconnu au bataillon, n’était pas éligible à l’obtention d’une place de presse.  Si irritant que nous apparût alors cette politique, elle n’était pas infondée, il faut l’avouer, et la presse écrite la soutenait, redoutant en outre le parfait amateurisme de « journalistes » qui étaient de simples passionnés.

 

Vingt ans plus tard, cette querelle est entièrement éteinte : non seulement parce que les « amateurs » ont démontré que la passion reste le meilleur moteur de tout travail critique, mais aussi parce que l’idée de découvrir avec plusieurs jours ou semaines de décalage la critique d’un spectacle, l’interview d’un chanteur passant par là, ou une information croustillante sur l’actualité lyrique est devenue insupportable aux lecteurs habitués par ailleurs  à l’immédiateté. Le vrai pouls de la vie lyrique n’est pas mensuel, ni hebdomadaire. Il est quotidien. Et c’est souvent même plusieurs fois par jour que le monde lyrique tremble, frémit, remue à l’annonce de telle nouvelle production, de telle nomination, de telle annulation… Ainsi Forum Opéra est progressivement devenu le média qui vit au rythme réel de cet univers lyrique qu’on aime à dépeindre comme vieillot et poussif mais qui, en réalité, est bouillonnant voire éruptif. C’est pour cela sans doute que la rédaction s’est, avec le temps, peuplée de jeunes gens parcourant l’Europe et le monde. Ah certes, ils n’ont pas assisté aux adieux de la Tebaldi, mais ils savent leur répertoire et les nouvelles figures du circuit lyrique n’ont pas de secrets pour eux. Ils croisent dans les couloirs virtuels de la rédaction des puits de science qui écrivent depuis les commencements, des passionnés enflammés qui ont tout vu, des chroniqueurs fiers de leurs partis pris, des spécialistes de la spécialité et fiers de l’être… Car le public même de l’art lyrique n’est plus cette race à part que l’on se complaisait jadis à moquer : c’est un monde bigarré s’abreuvant à toutes les sources, comparant aisément le passé au présent, sautant de Lully à Philip Glass, de John Adams à Monteverdi, de Warlikowski à Michel Fau, de Paris à Vienne et de Vienne à New York. A quoi s’ajoute une conception de la culture ne faisant plus grief à personne d’aimer éclectiquement Edmond Rostand et Claude Simon, Anna Netrebko et Angélique Kidjo, Vermeer et Basquiat…. Fêter les vingt ans de Forum Opéra, c’est fêter tout cela : l’invraisemblable transformation de la culture, des goûts, des pratiques permise par l’irruption dans nos vies du digital. De cela, Forum Opéra aura été dès le début partie prenante, tentant sans cesse de se renouveler au rythme de ces mutations, se gardant de déplorer l’entre-soi d’antan et se tenant toujours plus proche de la pulsation intime de ce monde lyrique qui demeure, quoi qu’on en dise, un fascinant alambic artistique. En vingt ans, Forum Opéra se sera employé à abattre bien des cloisons. Mais cela, aucun tribunal ne nous le reprochera.

 

 

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