Sister Suffragette

Falstaff - Garsington

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 21 Juin 2018 | Imprimer

Ce n’est certainement pas un hasard si le lendemain de Capriccio le 29e festival de Garsington présente Falstaff : ces deux chefs d’œuvres écrits par des compositeurs âgés expriment, dans des styles différents, le même regard distancié voire amusé sur le monde. Mais Falstaff – et tout particulièrement son dernier acte – est plus encore « at home » dans le cadre idyllique de cet étonnant théâtre qui s’intègre, grâce à ses murs transparents, dans la nature environnante.

La nouvelle production présentée ce soir est particulièrement intéressante, car la mise en scène endiablée et très théâtrale de Bruno Ravella assisté de Tim Claydon met en valeur certaines des facettes du personnage de Falstaff telles qu’on les perçoit au pays de Shakespeare, de manière différente qu’en Italie ou en France. Et la transposition proposée est bien dans l’esprit de l’œuvre, qu’elle enracine doublement dans le monde britannique, en replaçant l’esprit shakespearien à la fin du XIXe siècle dans cette Angleterre victorienne où les suffragettes commencent à se révolter contre la tyrannie des hommes en exigeant l’égalité et notamment le droit de vote. L’auberge de la Jarretière est devenue une sorte de bouge irréel où bouteilles et note impayées apparaissent à travers le plancher, et Falstaff y manie la batte de cricket au lieu de l’habituel balai. Le second tableau se déroule dans une amusante gare stylisée (très jolis décors et costumes de Giles Cadle) où les suffragettes brandissent des pancartes, et où le non-sens britannique rejoint celui des Deschiens avec un explorateur (Dr Livingstone, I presume ?) qui tire les pigeons dans la gare. Mais finalement le domaine bourgeois reprend ses droits avec l’intérieur classique d’Alice Ford et la joyeuse bacchanale finale dans la forêt au milieu des elfes.


Mary Dunleavy (Alice Ford) et Henry Waddington (Falstaff) © Photo Clive Barda/Garsington Opera

Plus fouillée encore est la caractérisation de chaque personnage, plus proche du théâtre shakespearien que de l’opéra traditionnel. Falstaff n’est pas le bravache vulgaire et tonitruant comme on en a vu beaucoup, et pas seulement l’escroc à la petite semaine que l’on sait, mais un homme simple aux prises avec son âge et son propre vieillissement, tentant de se convaincre malgré tout des qualités intactes de son pouvoir de séduction. Henry Waddington rend merveilleusement bien toutes les facettes du personnage. La voix n’est pas immense, mais elle est chargée d’intonations que l’on entend rarement, une vraie redécouverte musicale du rôle. Son côté charmeur, un peu ridicule, est très touchant, et son apparition en Écossais en mini-kilt après son duo avec Ford est fort drôle. L’extrême étant atteint quand il retire son slip de dessous son kilt avant d’aller chez Alice, mais là aussi, on est bien dans l’esprit des personnages comiques shakespeariens.

L’autre personnage qui domine la soirée est Ford, interprété par Richard Burkhard, à l’opposé des habituels maris trompés sombrant dans le tragique absolu. Très à l’aise vocalement de sa voix de baryton fort bien projetée, il exprime par de subtiles nuances et un jeu particulièrement convaincant tout un éventail de sentiments, notamment dans son duo avec Falstaff ou dans les scènes d’ensemble. Son épouse Alice (excellente Mary Dunleavy à la voix incisive et puissante) mène virilement, comme il se doit, toute la supercherie, mais elle a fort à faire avec des commères ni complètement consentantes ni totalement complices. Les mimiques de Meg et de Mrs Quickly (très bien chantées par Victoria Simmonds et Yvonne Howard) sont fort drôles quand elles obéissent un peu à leur corps défendant à cette Alice un poil trop autoritaire. Le charmant couple de Nanetta et Fenton est joliment chanté par Soraya Mafi et Oliver Johnston, et les autres comparses (très bon docteur Caius de Colin Judson) complètent efficacement cette distribution particulièrement bien équilibrée.

Richard Farnes dirige avec style l’excellent Philharmonia Orchestra. Bien sûr, on n’est pas entraîné comme avec Toscanini dans un tourbillon musical irrésistible, mais on se laisse mener avec plaisir par un rythme constant et bien imprimé, à redécouvrir toutes les finesses musicales de l’œuvre. Perfection des ensembles, nuances, ralentis, respirations, une relation très étroite avec le plateau, tout est fait pour redonner à l’œuvre son côté le plus théâtral, et le résultat est un vrai régal. Une soirée exceptionnelle.

 

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