Dès les premières notes, le choc.
Avant de poursuivre cependant, bref retour en arrière à l’exemple des flash-back qui, au cinéma, viennent éclairer rétrospectivement la scène initiale.
Novembre 2017, Lucia di Lammermoor en version de concert au Théâtre des Champs-Élysées. Débuts parisiens de Jessica Pratt dans le rôle-titre. Impossible de se rappeler le nom du premier ténor sauf à fouiller nos archives ou mettre Google à contribution. L’interprète d’Arturo, personnage ô combien secondaire, reste au contraire gravé dans la mémoire : Xabier Anduaga, jeune chanteur basque, 22 ans, et déjà dans le timbre un éclat, dans le chant une évidence. Impression fugace compte tenu de la brièveté de son intervention, mais durable.
Juin 2018, concert privé destiné à attirer l’attention de la presse parisienne sur la prochaine édition du Rossini Opéra Festival. Xabier Anduaga, à l’affiche de Ricciardo e Zoraide dans le petit rôle d’Ernesto, sert de faire-valoir. Deux ou trois airs, pas plus, et la certitude d’une voix d’exception, même si déjà on doute que le chant rossinien soit le mieux adapté à sa vocalité. Trop de densité, de puissance, d’intensité expressive – ce qui se confirmera deux mois plus tard à Pesaro.
Puis rien, si ce n’est une brève apparition dans Amici e rivali, l’album héroïquement rossinien de Michael Spyres et Lawrence Brownlee, et quelques échos lointains, de ci, de là. La carrière de Xabier Anduaga prend son envol pourtant, et vite : double distinction en 2019 au concours Operalia – premier prix masculin et prix Don Plácido Domingo Ferrer de la zarzuela –, Lucrezia Borgia à Bergame (2019), Il barbiere di Siviglia à Paris (2020), Don Pasquale à Barcelone (2022), I puritani à Bilbao (2022), Lucia di Lammermoor à Londres (2024) et auparavant, à 27 ans, des débuts remarqués à New York dans L’elisir d’amore. Les portes des maisons d’opéra cèdent une à une sans que ce parcours victorieux ne croise nos chemins de pèlerin lyrique. Le hasard ne fait pas toujours bien les choses.
© Guillermo Mendo -Teatro de la Maestranza
Par conséquent, c’est d’une oreille vierge, ou presque, que l’on renoue avec le jeune chanteur sur la scène de la Maestranza dans un récital avec piano. Et d’emblée, le ravissement, le frisson, l’émotion incontrôlable provoquée par la beauté immédiate d’une voix de ténor proche de l’idéal – sans rapport avec Ideale, la mélodie de Tosti que Xabier Anduaga interprétera en milieu de première partie, avec un usage consommé de la mezza voce.
Un timbre donc, une plastique parfaite qui évoquerait s’il était acteur Alain Delon, vampé par la caméra de Visconti dans Le Guépard. Une clarté, presque solaire, des aigus brillants, émis haut placés sans tension apparente et en même temps – part d’ombre nécessaire à la lumière –, une assise large et solide sur laquelle le chant appuie son étonnante projection.
Mais la beauté n’est rien sans une technique éprouvée, seule garante de la souplesse, de la nuance et de la maîtrise du passagio, essentielle pour un ténor – la gestion des changements de registre sans rupture, ni dureté pour préserver le legato et conserver l’homogénéité sur toute la tessiture.
Ces qualités trouvent à s’exposer dans un programme où se succèdent mélodies italiennes et françaises, romances espagnoles et airs d’opéra – deux seulement, trop peu à notre goût. Bellini en ouverture de soirée, cause de notre émoi initial, n’aime rien tant que ce tracé continu de la ligne, l’élégance sans maniérisme, la sincérité sans affectation. Les trois Tosti sont trempés dans la même encre, le trait plus ou moins appuyé selon l’intention recherchée, la demi-teinte dosée avec précision, à bon escient, sans excès de sentimentalisme.
Sans surprise, les deux airs d’opéra forment le point culminant de la soirée : Edgardo, noble, fier et poignant dans un adieu à la vie magnifié par la limpidité de la diction et l’intelligence des effets ; Mantoue bravache, d’une séduction insolente tant dans le dessin véloce de la cadence que dans l’éblouissement d’un si aigu en forme de pied de nez – et se devinent alors les origines espagnoles du ténor par la façon altière dont il lance la note, la tête dressée, le bras levé et le pied en avant, tel le matador portant l’estocade.
Au piano, Maciej Pikulski est l’accompagnateur qu’exige l’exercice du récital, mieux qu’attentif, empathique, sachant respirer avec le chanteur pour ajuster instantanément tempo, souffle et phrasé – virtuose aussi lorsqu’il s’agit de faire entendre à deux mains les quatre voix du quatuor de Rigoletto dans sa transcription lisztienne, ou plus tard d’exprimer sans mièvrerie l’âme de Ständchen, la sérénade de Schubert adaptée elle aussi par Liszt.
© Guillermo Mendo-Teatro de la Maestranza.
La deuxième partie n’atteint pas les mêmes sommets. Dédiés à Mario Rubini, chanteur phénoménal capable d’atteindre des suraigus impressionnants, les trois sonnets de Petrarque mis en musique par Liszt malmènent la voix plus qu’ils ne la flattent. Xabier Anduaga affronte l’épreuve sans faillir mais on ne retrouve pas l’impression d’aisance qui prévalait précédemment. Les trois mélodies de Hahn trahissent une moindre adéquation à ce répertoire – question de diction française, question aussi de style : un fossé sépare A Chloris d’une canzone napolitaine ; heureusement Si mes vers avaient des ailes, abordé avec une sobriété retrouvée, renoue avec le caractère intime et délicat de cette musique. La romance espagnole enfin, représentée par deux fleurons pour ténor de la zarzuela, s’adresse d’abord au public de la Maestranza, qui applaudit l’artiste debout sur le rythme typique en 4/4 des sevillanas. Le reste de la soirée se dissout dans trois bis du même acabit , susceptibles de trouver d’abord un écho profond dans l’imaginaire ibérique, à l’exception d’un trop rebattu O sole mio inapte à séduire des oreilles aguichées auparavant par d’autres promesses.