Triomphe des voix mâles

Finale du Concours Musical International de Montréal édition 2018 - Montréal

Par Maurice Salles | jeu 07 Juin 2018 | Imprimer

Le Concours Musical International de Montréal, fondé en 2002, est organisé en éditions successivement dédiées au chant, au violon et au piano. Richement doté, il attire de nombreux candidats et l’édition 2018 a battu des records avec pas moins de 358 chanteurs inscrits en provenance de 59 pays. Un riche mécène de Toronto désireux de promouvoir l’art de la mélodie s’étant depuis cette année associé à la manifestation, une nouvelle série de récompenses a été créée, d’un montant identique à celles destinées aux concurrents de la catégorie Aria. Les premiers prix de chaque catégorie sont ainsi assurés de pouvoir continuer à se perfectionner sans le souci immédiat du lendemain, puisqu’aux 30 000 dollars canadiens sont adossées des bourses de « développement de carrière » s’élevant à 50 000 dollars et une « résidence artistique » de 2500 dollars.

Les épreuves du concours Mélodie se déroulent avant celles du concours Aria et le résultat n’est proclamé que le soir de la finale de cette catégorie. C’est au baryton John Brancy, 29 ans, originaire des Etats-Unis, qu’échoit la récompense suprême du volet Mélodie, dénommée Léopold Simoneau, du nom du grand ténor mozartien disparu en 2006. Les épreuves du concours de mélodies s’étant déroulées avant notre arrivée, nous n’avons pu apprécier les qualités qui lui ont valu de se voir attribuer aussi le prix spécial Mélodie française (5000 dollars). Mais comme cet artiste déjà en carrière – il a chanté entre autres à Nancy – concourrait aussi dans la catégorie Aria, nous avons pu apprécier la qualité d’une voix souple, ferme, étendue, très bien projetée, d’une émission très nuancée, et d’une interprétation à la sensibilité vibrante quoique contenue, à laquelle il a peut-être seulement manqué un rien d’incisivité dans l’extrait de Castor et Pollux, un rien de coloration dans l’air final de Posa, mais dont le « Ya vas lyublyu » de La dame de Pique était en soi un chef d’œuvre d’intensité et de musicalité.

C’est un autre baryton, représentant la Nouvelle Zélande et le Royaume-Uni, Julien van Mellaerts, qui se voit attribuer le deuxième prix (15 000 dollars) appelé Maureen Forrester en mémoire du célèbre contralto canadien ; il remporte par ailleurs le prix spécial du Lied allemand (5 000 dollars). On se prend évidemment à se demander ce qui se serait passé pour ces deux barytons si le récent vainqueur du Concours-Reine-Elisabeth-de-Belgique, Samuel Hasselhorn, qui était inscrit, n’avait dû annuler sa participation pour des raisons familiales.

Le troisième prix (10 000 dollars) porte le nom de Lois Marshall, une chanteuse canadienne qu’une poliomyélite cantonna au concert et il est attribué à Clara Osowski, mezzosoprano originaire des Etats-Unis, qui reçoit en outre le prix du public Radio-Canada (3 000 dollars).


Emily D'Angelo, Mario Bahg et Konstantin Lee © Tam Lan Truong

Six candidats avaient été retenus pour la finale de la catégorie Aria, cinq hommes, trois ténors, un baryton, une basse et une femme, mezzosoprano. Elle avait survolé de si haut sa demi-finale qu’elle ne pouvait qu’être au palmarès. Emily D’Angelo s’y retrouve en effet, à une deuxième place qui a pu la décevoir, après cinq premiers prix d’affilée dans différentes compétitions. Le jury souverain a décidé, les modalités des décisions étant strictement précisées dans les modules d’évaluation, comme nous l’expliquait la directrice générale et artistique Christiane LeBlanc, afin de réduire au maximum les dérives possibles. Des trois extraits que nous avons pu entendre, un pataquès de billetterie nous ayant privé de « Una voce poco fa », nous retiendrons la largeur de l’éventail expressif, avec un merveilleux extrait de Vanessa, de Samuel Barber, flottant, coloré et subtilement mélancolique, la qualité du français et la tenue de la ligne dans « Cœur sans amour » de la Cendrillon de Massenet, et les élans passionnés du Compositeur d’Ariadne auf Naxos. Emily D’Angelo se voit aussi décerner le prix du meilleur artiste canadien (3 000 dollars) ainsi que le prix du public Radio-Canada de la même importance.

Le troisième prix revient à Konstantin Lee, un ténor sud-coréen de moins de trente ans. Chacun des trois extraits qu’il interprète – « Ah ! Lève-toi, Soleil », « E la solita storia del pastore » et « De’miei bollenti spiriti » – est un modèle de diction et de style, tant tout est pesé, ciselé, nuancé, tout semble profondément compris et maîtrisé. Mais cette qualité formelle suffit-elle ?  A ce chant  suprêmement élégant mais peut-être un rien empesé le jury a préféré la vitalité soigneusement canalisée par sa musicalité de Mario Bahg, sud-coréen lui aussi, au tempérament extraverti et au mental apparemment très solide, car la veille de la finale il participait à une croisière sur le Saint-Laurent avec de grands rires d’enfant malgré ses 28 ans. Chanté par lui, l’air d’Alfredo retrouve la plénitude de la chair dont l’ascèse de Konstantin Lee l’avait partiellement privé. Le chant devient l’effusion même de la sensibilité, donnant l’illusion d’un épanchement naturel et faisant oublier la technique. Souplesse, reprise vibrante, aigu final brillant et tenu, on attend son Trovatore. Auparavant il avait donné  « Il mio tesoro intanto », avec une ductilité et une musicalité irréprochables, et  osé « Salut demeure chaste et pure », avec une maîtrise quasiment complète des pièges de la prononciation du français – la beauté de l’aigu sur la nasale de « présence » – qui en disait long sur ses aptitudes et sur la qualité de sa formation. A ce premier prix s’ajoute le prix spécial attribué par l’Opéra de Montréal d’un montant de 5 000 dollars.

Le ténor canadien Andrew Haji avait ses supporters ; il chante bien mais peut-être de manière un peu trop générique. Est-ce un aigu étranglé à la fin de « Che gelida manina » qui l’a exclu des grands prix ? Il recueille néanmoins celui de l’oratorio, d’un montant de 5 000 dollars, pour son extrait d’Elijah de Mendelssohn.

Accueilli avec faveur, ce palmarès ne suscite aucune dissension  perceptible et  c’est dans un tonnerre d’applaudissements qui englobe le concours de l’Orchestre Symphonique de Montréal et la direction précise et vigilante de Graeme Jenkins, rompu à l’exercice à Cardiff, Toulouse ou Munich, et force ovations pour les lauréats que s’achève une soirée où le très haut niveau de ce concours s’est confirmé avec un éclat indiscutable.

Transmises en direct sur le site web du concours (concours-montreal.ca/live) les épreuves sont disponibles sur demande sur sa chaîne YouTube. Une émission spéciale sera diffusée le 9 juillet sur les ondes d’ICI MUSIQUE et sur la radio numérique ICI MUSIQUE Classique. Entretemps les meilleurs moments seront présentés par Ben Heppner le 16 juin dans l’émission qu’il anime Saturday Afternoon at the Opera.

 

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