Epoustouflante Fura dels Baus

Frankenstein - Bruxelles (La Monnaie)

Par Claude Jottrand | ven 08 Mars 2019 | Imprimer

Il y a en Bulgarie un lieu étrange, perdu au sommet des montagnes et appelé Buzludzha où on a construit, à côté d’une monumentale sculpture d’inspiration socialiste, un bâtiment de forme circulaire qui fut le mémorial du parti communiste de ce pays. C’est que le lieu est historique, qui vit la victoire des Bulgares sur les Turcs en 1863, point de départ de la libération du joug ottoman qui devait conduire à la création d’un nouvel Etat. C’est à cet endroit précis, aujourd’hui à l’abandon, dans un amphithéâtre, que le metteur en scène situe son action. Dans un futur lointain, alors qu’une glaciation a plongé l’Europe dans un froid intense (bonne nouvelle, le réchauffement climatique n’aura pas duré…), on met au jour, sortis du permafrost, les restes gelés d’une créature de forme humaine, sorte d’hibernatus nu et hébété, auquel les savants du futur vont rendre vie, et dont ils vont chercher à reconstituer l’histoire. C’est la créature de Frankenstein qui, par petites touches, va recouvrer la mémoire et restituer, dans une polychronie complexe, quelques éléments de son lourd passé, dont chaque épisode formera une des scènes de cette œuvre originale, complexe et très spectaculaire que le collectif Fura dels Baus a imaginée pour nous.

En effet, étape ultime de la prise de pouvoir des metteurs en scène sur le monde l’opéra, c’est ici Alex Ollé qui est à l’origine de la conception même de l’œuvre, dont le projet date de 2011 déjà, et c’est lui aussi qui en a choisi le compositeur, sur la base de critères dont on ignore tout. C'est donc le Frankenstein de la Fura dels Baus qui nous est donné à voir, bien plus que celui du compositeur.

Mark Grey, peu connu chez nous mais jouissant au Etats-Unis d’une renommée certaine, est un compositeur et un électroacousticien – les Américains parlent aussi de sound designer – qui, après des études sur la côte ouest, a commencé sa carrière en contribuant aux œuvres de John Adams, Steve Reich ou Philip Glass, avant d’aborder ses compositions propres. Frankensteinest son premier opéra.

Autre collaboration déterminante, la dramaturge Julia Canosa i Serrra a concocté un livret fort réussi, adaptation assez libre du célèbre roman de Mary Shelley qui en a inspiré tant d’autres, en particulier au cinéma.

A cette fine équipe, la Monnaie, commanditaire de l’œuvre, a donné des moyens considérables pour un résultat globalement fort réussi.  Avec une étonnante maîtrise technique – toutes les machines scéniques dont est pourvue le Théâtre semblent sollicitées – le metteur en scène crée un spectacle total, d’une ampleur colossale, d’une force très vive, largement cinématographique, où la noirceur le dispute à la cruauté sans pourtant se départir d’une grande tendresse pour ses personnages, présentés plutôt comme des victimes que comme des bourreaux. Les effets de lumières (Urs Schönenbaum), de vidéo (Frank Aleu) sont saisissants d’efficacité dramatique et de beauté formelle, dans la ligne de ce que la même équipe avait montré il y a quelques années dans un Grand Macabre de Ligetti, resté dans toutes les mémoires. La technique de vidéo employée, avec des projections sur deux écrans transparents placés l’un en fond de scène et l’autre en avant scène donne une profondeur de champ étonnante de réalisme et particulièrement belle.


(c) Bernd Uhlig

Le livret et l’image guident tout le spectacle ; la musique, elle, ne fait qu’accompagner, souligner les tensions dramatiques à grand renfort d’effets sonores ou de grands aplats encombrants, mais n’est jamais le moteur de quoi que ce soit, se contentant d’un rôle illustratif, comme le ferait une musique de film. Malgré une écriture orchestrale assez élaborée, la partition accuse des faiblesses : les redites sont nombreuses sans constituer pour autant ni des repères ni des éléments rhétoriques, le deuxième acte est trop long, l’œuvre manque de direction, de dramaturgie musicale. Outre les compositeurs contemporains avec lesquels il a collaboré, Grey pourrait avoir puisé son inspiration chez Wagner, chez Britten ou chez Bernstein, sans pourtant jamais approcher ni le souffle dramatique du premier, ni l’originalité sensible du second ni la verve du troisième. La partition met très peu les voix en valeur, l’essentiel du discours se situe dans le médium des chanteurs avec des ambitus fort réduits, manquant de relief, d’envolée et de lyrisme. C’est là sans doute le seul point faible de la production, mais il est de taille, tout de même.

Les interprètes, confrontés à une partition aussi ingrate pour eux, font ce qu’ils peuvent musicalement, mais sont tous extrêmement bien dirigés scéniquement, avec une étonnante identification à leur personnage, ce qu’il faut sans doute mettre, ici aussi, au crédit d’Alex Ollé. La créature interprétée par Topi Lehtipuu est impressionnante de bout en bout, le moindre mérite du chanteur/comédien n’étant pas de nous rendre finalement sympathique une créature horrible à voir et monstrueuse dans son comportement, aux limites de l’animalité et pourtant terriblement touchante. Toute une partie des scènes est vue par les yeux de la créature elle-même, et cette subjectivité contribue certainement à le rendre plus humain. On se demande cependant s'il était bien nécessaire d’avoir un chanteur de cette pointure pour aborder un rôle aussi peu vocal ; le commentaire vaut d’ailleurs pour toute la distribution. Victor Frankenstein, qui a donné vie à la créature (Scott Hendricks) et le docteur Walton qui la tire de son sommeil réfrigéré (Andrew Schroeder) sont traités quasi en parallèle, excellents comédiens eux aussi, avec des prestations vocales tout aussi irréprochables. Dans des rôles plus courts, Christopher Gillet (Henry) et Stephan Loges qui cumule deux fonctions (l’aveugle et le père) s’en tirent fort bien eux aussi. Du côté des voix féminines, la palme vocale revient à Eleonore Marguerre qui chante le beau rôle d’Elizabeth avec émotion et conviction, tandis que Hendrickje van Kerckhove tient admirablement celui de Justine, injustement condamnée et exécutée par pendaison.

Dans la fosse, le jeune chef Bassem Akiki semble un peu dérouté par cette partition étrange, à laquelle il donne tout le relief qu’il peut, mais sans parvenir vraiment à y trouver une cohérence musicale. La direction d’orchestre est assez lourde, et celle des chœurs souffre de nombreuses approximations, c’est peut être un manque de rodage.

 

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