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Gianluca Margheri : « C’est très touchant d’émouvoir un nouveau public »

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Interview
29 juin 2024
En écho à la Marche des Fiertés parisiennes, Gianluca Margheri nous explique comment et pourquoi il a conçu un récital d’opéra dans le cadre de la Pride LGBTQ+ de Rome.

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Au cœur de la semaine de festivités de la Pride LGBTQ+ romaine, qui fête cette année ses 30 ans, et quelques jours avant le grand défilé, nous avons été étonnés de voir un récital intitulé Amori e Furori – Tra div3 dell’opera barocca réunissant le baryton-basse Gianluca Margheri et le contre-ténor Antonio Giovannini. Davantage consacrés aux show de drag queens et à des DJ sets électro, ce genre de scène éphémère en plein air, située entre la buvette, le foodtruck et les stands d’associations militantes, n’est guère adapté à la musique classique. C’est ce qui a d’abord fait hésiter Gianluca Margheri, lorsque les organisateurs de la Pride l’ont contacté. Deux jours après le concert, nous le retrouvons à la terrasse d’un café du Trastevere où, dans un français quasi-parfait, il nous a expliqué comment il a conçu ce concert. Spoiler pour ceux qui le suivent sur Instagram : oui, on va aussi parler musculation.

Vous avez commencé le concert avec le duo de Sesto et Cornelia « Son nata a lagrimar » : vous faisiez l’homme ou la femme ?
(Rires) Evidemment, avec ma voix grave, je chantais Cornelia !

D’où est venue l’idée d’un tel concert ?
Ce sont les organisateurs de la Pride qui m’ont contacté. J’étais réticent au début : une scène en plein air ; la sonorisation ; le bruit de la circulation particulièrement intense à Rome (motos, sirènes…) ; un public qui n’avait sans doute, pour une bonne part, jamais mis les pieds à l’opéra et était davantage venu pour parler et boire. Je craignais que tout cela ne nuise à l’émotion qu’un tel récital pourrait véhiculer dans des conditions plus traditionnelles.

Comment les organisateurs vous ont-ils convaincu alors ?
Par le sens de leur démarche d’abord : parcourir tout le spectre culturel dans lequel la communauté LGBTQ+ a eu ou a encore un impact : l’opéra était donc incontournable. Par leur volonté de produire un spectacle lyrique de qualité ensuite, impliquant des artistes professionnels et les moyens techniques appropriés.

Comment avez-vous conçu le programme ?
J’ai tout de suite pensé au répertoire baroque que j’ai trop peu l’occasion de chanter alors que j’adore ça. Sans doute certains pensent-ils que ma voix est trop puissante pour ce répertoire. Heureusement les mentalités sont en train de changer : des chefs comme Ottavio Dantone et George Petrou ou des producteurs comme Max-Emanuel Cencic font dorénavant appel à moi*. C’est pourquoi j’ai aussi chanté « Cara sposa » de Rinaldo, écrit pour un castrat, à côté des arias écrits pour basse « Sorge infausta una procella » d’Orlando ou le plus rare « Se il mar promette calma » de Lotario, que je chantais pour la première fois. J’aurai également adoré chanté « Sol da te » de l’Orlando Furioso de Vivaldi, en référence à la très belle transposition de Sesto Bruscantini au disque, mais nous n’avons pas pu trouver de flûtiste soliste. Antonio lui a choisi des airs virtuoses écrits pour Farinelli et le célèbre « Lascia chio pianga » écrit pour une soprano. Et on s’est retrouvé dans le « Nell profondo » de Vivaldi chanté à deux. Etant données les conditions d’exécution, on s’est limités à trois arias plaintifs et avons privilégié les morceaux spectaculaires. J’aurai bien aimé chanter la Reine de la Nuit aussi, mais je n’ai pas les contre-fa (rires).

Je suppose que monter un tel spectacle dans ces conditions n’a pas été simple.
Effectivement, mais je dois dire que l’équipe de la Pride a été exemplaire et attentive à toutes mes demandes. Les techniciens du son par exemple, n’ayant jamais travaillé sur des concerts de musique classique, ne savaient pas qu’il fallait un micro par pupitre et avaient des difficultés à régler les micros pour nos voix de chanteur lyrique. Ils ont fait un travail formidable pour comprendre nos contraintes. La récompense était de voir ce public, parfois pas connaisseur du tout, être ému. C’était très émouvant pour moi aussi.

Pourquoi avec ce chanteur et cet ensemble ?
En choisissant le baroque pour un concert dans le cadre de la Pride, il fallait évidemment évoquer la figure des castrats. Même si on a peu d’indications sur leur sexualité, ils étaient évidemment ce que l’on appellerait aujourd’hui une minorité sexuelle. J’ai tout de suite proposé à Antonio de me rejoindre car nous sommes amis depuis que nous avons fait nos débuts ensemble, et tous les deux toscans, lui de Lucques et moi de Florence. Et pour une raison de contrôle des coûts, nous avons cherché des musiciens vivant à Rome.

Puisque ce concert avait lieu dans le cadre d’une célébration LGBT+, quelles sont selon vous les interactions entre cette culture et le monde de l’opéra?
L’opéra, comme le théâtre, est un milieu où tu n’as pas à cacher qui tu es vraiment, car ce n’est pas le sujet : c’est un lieu magique où nous sommes réunis pour faire de l’art et incarner des personnages que nous ne sommes pas dans la vraie vie. C’est donc un milieu assez tolérant, qui plus est habitué aux confusions de genre puisque le travestissement est courant dans des opéras jusqu’à Mozart et même Donizetti.

Les dizaines de milliers de personnes qui vous suivent sur Instagram peuvent admirer votre musculature très travaillée, or il est assez rare de trouver des bodybuilders parmi les chanteurs lyriques qui font une carrière internationale. On entends notamment souvent que les deux ne seraient pas compatibles, comment mariez-vous les deux ?
Le bodybuilding est un hobby, important pour ma santé et mon estime personnelle, qui me prend environ une heure par jour, tandis que l’opéra est mon métier et je suis la preuve que les deux peuvent très bien aller de paire, voire se rencontrer. Voyant mon corps différent, les metteurs en scène me demandent souvent de chanter torse nu, voire en sous-vêtement, mais je déteste ça : je transpire beaucoup quand je chante, et dans des salles climatisées je risque donc de tomber malade à chanter déshabillé. J’accepte donc de le faire uniquement quand cela fait sens théâtralement que le personnage soit dénudé, pas quand c’est gratuit.

Mais avoir de tels abdos par exemple, n’est-ce pas nuisible à la mobilisation du diaphragme ?
J’ai commencé le chant et le bodybuilding en même temps il y a environ vingt ans et cette dernière pratique m’a aidé à mieux connaître et comprendre mon corps. Grâce à elle je peux mobiliser plus finement les muscles pertinents au service du chant. Au début ce n’était pas simple et j’avais beaucoup de tensions, mais très vite j’ai compris tout ce que cela pouvait aussi m’apporter dans ma pratique professionnelle. Cela m’a aidé à améliorer mon intonation, mon volume, ma résistance et le contrôle général de ma voix. Ce n’est pas le gras qui vous permet de chanter, mais bien un ensemble de muscles. Fait de façon intelligente, le bodybuilding vous aide à mieux mobiliser ces muscles.

Et côté nutrition ?
L’essentiel est de savoir ce qui vous convient. Je mange de façon assez saine et très protéinée pour garder un corps dessiné grâce à l’aide d’un nutritionniste, mais juste avant le concert par exemple, j’ai mangé une pizza.

Est-ce que vous écoutez de l’opéra quand vous vous entraînez ?
Bien sûr ! et surtout du baroque, des airs énergisants interprétés par Cecilia Bartoli ou Franco Fagioli par exemple. Mais j’en profite aussi pour surtout écouter des opéras que je dois mémoriser ou pour écouter mes propres enregistrements et ainsi voir ce que je pourrais améliorer.

Quelle est la chose la plus gay qu’un metteur en scène vous ait demandé de faire ?
Dans une Fairy Queen (ça ne s’invente pas!) à Budapest, je jouais Corydon, militaire viril désiré par toutes les femmes, et follement amoureux d’un Mopsa travesti de façon assez monstrueuse et refusant de se laisser embrasser.

Quelle est la chose la plus gay qu’un spectateur vous ai dite ?
Je ne peux pas vous montrer certains messages que je reçois sur Instagram après chaque représentation ! (rires)

Quel est le meilleur aria pour faire l’amour selon vous ?
Surtout pas de l’opéra, cela me déconcentrerait !

Vous êtes plutôt Natalie Dessay ou Raffaella Carrà ?
Natalie Dessay, sans aucun doute. J’ai commencé à aimer l’opéra avec elle, June Anderson et Renée Fleming, mais avec Dessay, on ne sait s’il faut admirer davantage la chanteuse ou l’actrice. C’est en la voyant tout donner sur scène que j’ai trouvé ma vocation. La plus belle semaine de ma vie de spectateur était à Paris quand j’ai pu les voir toutes les trois dans Norma et Alcina.

Une technique à partager pour garder son six-pack quand on chante torse nu ?
Une raison de plus pour laquelle je n’aime pas chanter nu, car c’est sans doute ce qui me stresse le plus ! (rires) C’est quasiment impossible quand vous devez ouvrir le diaphragme suffisamment pour les longues phrases. Heureusement, ça revient quand il n’y a plus d’air !

* ce sera pour Poro, re dell’Indie de Handel, qui sera donné à Dortmund puis Vienne en 2025.

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