Un décor envahissant

Giovanna d'Arco / La cambiale dI matrimonio - Pesaro

Par Maurice Salles | mer 19 Août 2020 | Imprimer

Réunir en une soirée une cantate dramatique et un opéra bouffe peut sembler extravagant mais répond pourtant à la pratique répandue dans les théâtre lyriques au début du dix-neuvième siècle. A Pesaro, la soirée dont le plat de résistance est La cambiale di matrimonio  commence donc, dans un Teatro Rossini où les fauteuils de parterre ont disparu pour libérer l'espace nécessaire à la distanciation entre les musiciens et où les spectateurs sont répartis parcimonieusement dans les loges, par l'exécution de la cantate intitulée Giovanna d'Arco. Ecrite pour voix et piano elle est donnée dans l'orchestration réalisée en 1989 pour le festival par le compositeur Salvatore Sciarrino, dont la critique avait unanimement loué l'adéquation aux stylèmes de Rossini. On croyait tout savoir de l'œuvre, grâce à la dédicace de Rossini, mais Marco Beghelli, qui l'a examinée minutieusement, aurait découvert qu'elle a été truquée par Rossini lui-même à l'avantage de son épouse. De quoi réduire à néant les remarques narquoises sur la concomitance entre le sur-place du Stabat Mater et la bonne fin de cet hommage à une ex-courtisane. Son enquête révèle par ailleurs le nom du probable auteur du texte, jusqu'ici ignoré.


Marianna Pizzolato © amati-bacciardi

Devant le rideau de scène, Marianna Pizzolato prend place et attend que Dmitry Korchak, qui était chef d'orchestre avant de faire la carrière de ténor que l'on connaît, donne le signal à l'Orchestre Symphonique Gioachino Rossini. Ecrite pour la voix de contralto, la préférée de Rossini, l'œuvre s'articule en deux parties, deux airs précédés chacun d'un récitatif. Dans le premier, Jeanne seule dans la nuit médite sur sa mission et pense à sa famille, en particulier à sa mère, évoquée dans un air contemplatif de forme ABA, avec évidemment une reprise largement ornée. Lui succède le second récitatif, où la vision d'un ange de la mort oriente l'esprit de Jeanne vers la guerre. Le deuxième air, où la vocalisation s'élargit, lui aussi tripartite, s'achève en cabalette dont le caractère triomphal dépend de la virtuosité de l'interprète. Marianna Pizzolato recueille un franc succès, légitime, car outre sa souplesse et son étendue sa voix présente une homogénéité remarquable, qui lui permet d'émettre les notes les plus graves sans «poitriner» le moins du monde, et de s'aligner sur les voeux de Rossini. Dmitry Korchak a su trouver les tempi justes ; aurait-il pu dramatiser davantage les contrastes sonores ? Dans la configuration inhabituelle c'était probablement un risque inutile.

C'est avec La cambiale di matrimonio qur le jeune Gioachino fit ses débuts professionnels comme compositeur d'opéra. Eleonora Di Cintio, qui travaille à l'établissement de l'édition critique, évoque dans le programme de salle la dépendance de l'œuvre avec le contexte de l'exploitation des productions lyriques en 1810 à Venise, tandis que Marco Beghelli met en lumière les données objectives à partir desquelles la pièce fut composée. L'intrigue est des plus ténues et des plus traditionnelles : l'amour sincère de deux jeunes gens est menacé par les projets de deux hommes extravagants qui envisagent un mariage comme une transaction commerciale. Le premier vend et le second achète. La marchandise étant la fille du premier. Les amoureux seront secondés par un serviteur astucieux qui amènera l'acquéreur à renoncer et, dans un renversement invraisemblable, à se faire le bienfaiteur de son rival, contraignant ainsi son partenaire à renoncer à vendre sa fille. 


Davide Giusti et Giuliana Gianfaldoni (Milfort  et Fanni) © amati-bacciardi

Tandis que le rideau se lève, pendant l'ouverture, on découvre la haute façade d'un immeuble à plusieurs étages . C'est la demeure de Tobia Mill, riche négociant londonien. Ce décor de Gary McCann, qui signe aussi les costumes, sera le pivot des toutes les scènes, tantôt tel quel, tantôt ouvert pour dévoiler diverses pièces de l'intérieur immense où s'étagent en hauteurs des paliers vers lesquels s'élancent de multiples escaliers. Cette prépondérance du décoratif, peut-être inspirée par les séries télévisées du type Orgueil et préjugés, comme le suggèrent le costume, la coiffure et le comportement de Fanny en péronnelle, affecte la mise en scène, qui semble douter de la vigueur dramatique de l'œuvre. Cette hypothèse, l'adjonction de personnages muets qui s'agitent au second plan et d'un ours apprivoisé qu'on découvrira en train de préparer un gâteau de mariage semble la confirmer. Nous avions tellement admiré la mise en scène d'Ariadne auf Naxos signée Laurence Dale pour le  Nederlands Opera que ces choix nous déconcertent. Pourquoi n'a-t-il pas fait confiance au comique intrinsèque ? Il est vrai qu'il s'agit d'une coproduction, et ceci peut expliquer cela. Alors il charge de gags – le bouquet fané, l'ours cuisinier – crée une activité réaliste dans les espaces de la demeure, invente une fugue des amants qui réapparaissent ensuite mystérieusement, sans convaincre.

On a connu des distributions plus séduisantes mais celle-ci est globalement sans reproche. Pablo Gálvez, le dévoué Norton, avatar du serviteur-entremetteur, et Martiniana Antonie, la soubrette astucieuse, font regretter la modestie de leurs rôles. Le pragmatique Canadien est interprété par Iurii Samoilov, qui a de faux airs de Giuliano Gemma jeune, ce qui en fait un prétendant fort séduisant ; on peut le regretter car le personnage doit d'abord apparaître comme un ours mal dégrossi, en tout cas un homme carré étranger aux hypocrisies urbaines. Mais la voix est bien conduite, le timbre agréable et la désinvolture scénique impeccable. Cette aisance n'est pas ce qui frappe chez Davide Giusti ; sans doute Milfort est-il en porte-à-faux, contraint de jouer un rôle alors que déjà dans une situation inconfortable. L'impact vocal n'est pas non plus de ceux qui subjuguent aussitôt. Sa bien-aimée Fanni est incarnée par Giuliana Gianfaldoni, dont la voix pointue possède l'étendue et la souplesse prérequises, et qui se donne à fond au personnage qu'on lui fait jouer. L'insensé qui a eu l'ineptie de vouloir mettre sa fille en gage d'un contrat, il revient à Carlo Lepore de l'incarner. L'homme est imposant, physiquement, peut-être trop pour suggérer la gaucherie tant physique qu'intellectuelle de Tobia Mill que son incapacité à assimiler les notions géographiques rend manifeste. Le ridicule du personnage doit venir de l'intérieur. L'extravagance des costumes – influence de la coproduction ? – accapare l'attention et finit par affaiblir la composition. La prestation est spectaculaire, mais elle est une exhibition, non une incarnation.  

Dmitry Korchak démontre, lui, sa qualification professionnelle comme chef d'orchestre. Il trouve les bons tempis et soutient assez bien les chanteurs, compte tenu de la configuration, avec une bonne et belle réponse des musiciens et la présence efficace de Daniella Pellegrino pour les récitatifs secs. On sort du théâtre à demi-frustré, peut-être parce qu'on attendait trop. Une chose reste pour nous une évidence : à Pesaro, la boussole doit rester l'esprit de Rossini. Le sens naît de l'intérieur de l'œuvre, non des ornements sous lesquels elle disparaît.

 

 

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