L'opéra ou la défaite des mises en scène

I due Foscari - Aix-en-Provence

Par Christophe Rizoud | lun 19 Juillet 2021 | Imprimer

Combien de Foscari affichez-vous au compteur ? Jusqu’à présent deux en ce qui nous concerne, l’un et l’autre en version de concert ; trois désormais. La question n’est pas inconvenante. L’opéra, le sixième de Giuseppe Verdi, est rarement représenté. Emblématique des années dite de galère, placé dans l’ordre chronologique entre deux ouvrages autrement remarquables – Ernani et Giovanna d’Arco –, I due Foscari se présente comme le travail préparatoire des chefs d’œuvre à venir. L’ouvrage souffre en premier lieu d’un livret dépourvu de ressort dramatique. D’où l’absence de mise en scène, hier comme aujourd’hui au Festival d’Aix-en-Provence ? Sans doute.

On peut aussi s’interroger sur la nécessité d’exhumer un opéra d’un intérêt relatif. A entendre le Grand Théâtre de Provence crépiter dès les premiers numéros, la question pour le coup apparaît saugrenue. Quelle que soit sa période de composition, la musique de Verdi reste d’une efficacité redoutable. Confiez-la à une équipe de choc et les coups deviennent imparables. Daniele Rustioni en premier lieu, dont l’infatigable énergie trouve dans une écriture taillée à la serpe un terrain d’expression idéal. Brandie d’une main redoutable, sa baguette est un bâton de foudre d’où jaillit, envers et contre un argument rachitique, le drame dans son omnipotence. L’Orchestre de l’Opéra de Lyon gronde, tempête mais rappelle aussi, dans le traitement du détail, le soin porté à l’instrumentation par le jeune Verdi. Bien que privé des élans patriotiques qui ont fait le succès de Nabucco et I Lombardi alla prima crociata, le Chœur de l’Opéra de Lyon plante en toile de fond un décor au dessin éloquent, qu’il soit tumultueux ou pittoresque.


Marina Rebeka, Leo Nucci, Daniele Rustioni © Festival d'Aix-en-Provence, 2021

Fidèle à son habitude, Verdi va à l’essentiel. « la brièveté n’est jamais un défaut » écrivait le compositeur à Piave, son librettiste. Soit. On regrette cependant que les seconds rôles ne soient pas plus développés lorsqu’ils sont comme ici confiés à des interprètes de premier plan. Adèle Charvet en Pisana, Valentin Thill en Barbarigo, quel luxe ! Quant à Loredano – le méchant de l’histoire –, aucun air ne lui est concédé. Mais en peu de répliques, Jean Teitgen affirme d’une voix dont on ne sait s’il faut admirer davantage le timbre, la ligne ou la puissance combien ce répertoire lui est naturel.

Estampillé chanteur verdien après avoir fait ses classes chez Rossini, Francesco Meli évolue en pays conquis avec plus de liberté que d’autres fois et quelques demi-teintes du meilleur effet. Jacopo dispose de trois arias aux climats dissemblables dont le ténor s’empare avec une fougue communicative mais c’est à Lucrezia, son épouse, qu’il revient de souffler sur les braises. Chignon banane, étole pourpre, bras croisés sur le cœur : Marina Rebeka semble avoir pris pour modèle Maria Callas, jusque dans ses raucités et ses fulgurances. Dardé de traits cinglants, le chant enjambe les octaves, enserre les coloratures, varie les reprises pour traduire la fureur mais aussi l’angélisme d’un rôle trop souvent assimilé à une virago. La température monte de plusieurs degrés dans la salle. L‘entrée de Leo Nucci d’un pas trainant comme s’il portait le poids du monde sur les épaules, achève de mettre le feu aux poudres. Même si connu, le show demeure phénoménal. Du « vecchio cor » chancelant, qui laisse penser que le baryton s’apprête à pousser sur scène son dernier soupir, aux ultimes rugissements, s’éploie moins l’insolence de moyens étonnamment préservés à près de 80 ans, qu’une démonstration magistrale de la parole verdienne, dans sa noblesse, son orgueil et son impétuosité. Tel qu’interprété ce soir, « Questa dunque e l’inica mercede » devrait être inscrit au patrimoine mondial de l’humanité.

L’ovation est à la mesure de l’exploit. Au cœur du millésime 2021 du Festival d'Aix-en-Provence où l’approche scénique semble avoir parfois pris le pas sur les considérations vocales, le chant tient sa revanche. L’opéra, bien que privé de mise en scène, met la salle en délire. Puissent les éditions à venir tenir compte de cet enthousiasme.

 

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