Et vogue la galère

Il Turco in Italia (ROF 2016) - Pesaro

Par Christophe Rizoud | jeu 18 Août 2016 | Imprimer

A une cinquantaine de kilomètres au nord de Pesaro, s'étale, longue, large et paresseuse la plage de Rimini, ancien port romain, bastion de l'unité italienne, perle mussolinienne de l'Adriatique et ville natale de Fellini. Il n'en fallait pas davantage pour stimuler l'imagination souvent cinéphile de Davide Limermore, metteur en scène au Rossini Opera Festival d'une nouvelle production du Turco in Italia quand la précédente, datée de 2002 et reprise en 2007, n'avait pour seul défaut qu'un parti pris traditionnel (et donc démodé ?). Notre époque aime la transposition. Qu'à cela ne tienne ! Voici le plateau envahi de créatures empruntées à l'univers fellinien : grotesques, diverses et éparpillées. Zaida, la maîtresse éplorée de Selim – le Turc émigré en Italie – est une femme à barbe, Don Narciso – l'amant délaissé de Fiorilla – un curé, Prosdocimo – le poète en quête d'un sujet d'opéra – un clone de Fellini, cinéaste donc sans que cette approche ne parasite la mise en abyme du livret, trait de génie d'une histoire sinon conventionnelle de mari trompé par une épouse coquette. L'idée serait bonne si elle n'était unique, car une fois le décor campé, rien ne vient enrichir un propos condamné à tourner dans le vide, faute de trouvailles capables de le renouveler. La comparaison deux soirs après avec Ciro in Babilonia, mis en scène de manière autrement inventive par le même Davide Livermore, aide à mesurer la pauvreté de la proposition. Sans liant dramatique, les personnages sont des pantins et les scènes des numéros disjoints, plus ou moins réussis selon le degré d'inspiration (la deuxième partie du spectacle s'avère sinon supérieure à la première du moins plus amusante avec quelques gags bienvenus).

Si les semelles de la soirée paraissent de plomb, c'est aussi parce que les allergies d'Olga Peretyatko – et leurs conséquences (voir brève du 20 août dernier) – n'ont pas dû être sans peser sur l'esprit de l'équipe. De fait, sans qu'aucun élément tangible ne permette de l'affirmer, la tension est perceptible et la fantaisie semble de circonstance. Le rire n'aime rien tant que jaillir naturellement ; forcé, il se transforme en un rictus dont l'amertume sied peu à Rossini. D'autant que la direction sage et appliquée  de Speranza Scappucci n'est pas de celles qui prédisposent à la bonne humeur.


© Amati Bacciardi

Dommage lorsque sur le papier, toutes les conditions étaient réunies pour que ce Turco pétille tel un prosecco fraîchement servi sur une terrasse du Lungomare. Dire la distribution sans faiblesse est un euphémisme lorsque tous, jusqu'aux plus petits rôles, n'ont pas seulement le format vocal requis mais, physiquement, correspondent à l'image que l'on peut se faire de leur personnage. C'est vrai d'Erwin Schrott, Selim flamboyant, cabotin, magnifique, dont la voix somptueuse se soucie moins de style que d'étaler puissamment sur une longueur confortable des sons gonflés de testostérone. C'est vrai d'Olga Peretyatko et de Nicola Alaimo, bien que l'une et l'autre apparaissent vocalement en retrait, elle – Fiorilla – forcément prudente et cependant impeccable de silhouette, de charme et d'esprit en une composition qui semble avoir pris Audrey Hepburn pour modèle, variant les reprises avec élégance, combinant sans faute de goût canto spianato et fiorito, expression et ornementation, vélocité et légèreté, jusqu'à une aria finale dans laquelle elle jette, délicate car fragile, ses derniers feux ; lui – Geronio –  tombé dans la marmite du chant syllabique comme Obélix dans le chaudron de potion magique, virtuose par la rapidité haletante avec laquelle il débite son texte, bonhomme et sympathique, content mais cocu. C'est vrai de Pietro Spagnoli. Le rôle de Prosdocimo, dépourvu d'airs, se veut parlé autant que chanté et la projection du baryton ajoutée à sa clarté d'élocution légitime la place centrale qu'occupe le poète au sein de l'opéra. C'est vrai dans une moindre mesure du Narciso de René Barbera. Les aigus en première partie ont pu paraître heurtés mais dans sa grande scène de désespoir, le ténor déploie une technique suffisamment assurée pour surmonter les innombrables difficultés amassées en un seul air, le contre-ré en fin de cadence n'étant pas la moindre. C'est vrai aussi de Cecilia Molinari, Zaida déjà exemplaire malgré son jeune âge, et de Pietro Adaini dont l'aria di sorbetto expose un talent qui pourrait rapidement passer à la vitesse supérieure s'il gagne en nuances et en couleurs.

 

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