Bis repetita non placent

Jenufa - Amsterdam

Par Yannick Boussaert | sam 06 Octobre 2018 | Imprimer

L’opéra d’Amsterdam frappe un grand coup avec cette nouvelle production de Jenůfa présentée ce samedi 6 octobre 2018. Tout d'abord parce qu’elle offre à deux sopranos reconnues de faire leurs débuts dans deux rôles majeurs du répertoire du XXe siècle. Evelyn Herlitzius, en vacances des Elektra et des Brünnhilde qui usaient son instrument, trouve en Kostelnička un personnage à sa démesure scénique. Marâtre et mère tendre, rusée ou paniquée, la soprano allemande se glisse dans toutes les facettes de la femme forte du village, cheffe de famille prête à tout. La voix suit ce portrait scénique convainquant, notamment grâce à ce timbre ocre et rauque qui lui confère le mystère et l’autorité nécessaires, même si certains aigus, tout en tension, marquent ses limites vocales. La prise de rôle d’Annette Dasch en Jenůfa n’en est pas moins marquante. Certes, la soprano allemande ne possède pas toute la ressource d’un soprano dramatique pour donner corps à l'héroïne de Janacek, mais l’incarnation scénique n’en est pas moins confondante. Pas un geste de trop, pas un regard qui ne soit juste et signifiant. Le velours du timbre et le lyrisme de la ligne vocale complètent cet attachant portrait d’une jeune fille aimante, déterminée mais souvent vaincue. L’entourage de ces femmes n’appelle que des éloges : Hanna Schwarz, mamie-gâteaux très en voix, parfaite en Starenka ; Karin Strobos, pétulante Karolka ; Polly Leech, encore au studio de l’Opéra d’Amsterdam mais déjà classieuse Pastuchyna… Côté masculin, les bonheurs sont égaux. Pavel Cernoch fait montre d’un volume que sa prestation en Don Carlos à Bastille n'avait pas laissé présager l’an passé. Son Laca, solaire, passe du viril et de l’irascible de l’amant éconduit au langoureux et suave du fiancé repentant. Norman Reinhardt (Števa) se distingue sans mal de son rival : le timbre plus clair, la projection un peu moindre font qu’en quelques phrases, le ténor croque le portrait d’un enfant-gâté lâche et séducteur.

Sur scène Katie Mitchell millimètre une mise en scène qui transforme le moulin du XIXe siècle en minoterie moderne. L’action se passe toujours à l’est comme en témoignent les meubles en formica de ce premier acte où le drame familial se noue dans les bureaux, entre écrans plat d’ordinateur et selfie de téléphone portable (avec lesquels on filme le drame : la fête du retour de Števa, la découverte du cadavre gelé). Jenůfa, un rien cruche, alterne entre harcèlement professionnel et passage éclair aux toilettes (qui divisent l’espace en deux), souffrant des nausées de la grossesse. On est donc à la fois chez Marthaler et chez Haneke. Marthaler pour la science du décor et de la dramaturgie qu’il permet, à savoir ici un rendu quasi cinématographique où tout arrive en même temps de manière virtuose. A Haneke, Katie Mitchell emprunte la justesse de la direction d’acteur qui autopsie chaque situation et interaction avec une profondeur psychologique inouïe. Les deux actes suivant se déroulent dans la maison de la Kostelnicka côté pile tout d’abord, où l’on cache le fruit du péché sous le lavabo et côté face enfin où l’on sert le mousseux des noces. Mais c’est bien une femme qui s’intéresse à une histoire de femmes, prisonnières d’une société normée par les hommes. Et si Jenůfa possède une manière de happy end, sur un thème musical crescendo qui ferait office de « rédemption par l’amour », Katie Mitchell n’en a cure : la brute couve dans ce Laca qui arrache la culotte de sa fiancée. Bis repetita.

L'intensité et la réussite de la soirée tiennent aussi dans la direction vive de Tomáš Netopil. Soir de première oblige, il commence par ménager le volume de son orchestre, sûrement pour ne pas déstabiliser Annette Dasch. Il en profite donc pour effectuer un travail de coloriste avec ses pupitres, varier les ruptures de rythme au gré des inspirations populaires qui viennent égayer la partition. Puis le drame avançant, il enfle l’orchestre, dont les cuivres concèdent quelques pains, et finit par pousser le plateau dans ses retranchements sans jamais le submerger. Le deuxième et troisième acte sont des modèles de construction dramatique qui laissent le public pantois mais jubilant.

 

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