Joyce DiDonato en ferait-elle trop ?

Joyce DiDonato, In war and peace : harmony through music - Bruxelles (Bozar)

Par Bernard Schreuders | jeu 17 Novembre 2016 | Imprimer

« Opening concert of the world tour » : le sous-titre du programme de Bozar, emprunté au vocabulaire de la pop music, donnait le ton d’une soirée où Joyce DiDonato entendait bien exploser le cadre et nous en mettre plein les mirettes pour assurer la promotion de son nouvel album In War & Peace, Harmony through music (Erato). Mais prenons garde en écrivant ces lignes de ne pas céder à la tentation de l’ironie facile, car nous risquerions de passer à côté de l’essentiel, à savoir la performance d’une musicienne au sommet de ses moyens. Détourner de l’essentiel, rétorqueront des mélomanes agacés, la star s’y emploie fort bien toute seule. En cause, une autre performance, au sens que revêt ce terme en art contemporain et qui se superpose à la première quand elle ne la parasite pas.

Si les mises en espace ont le mérite de dynamiser les opéras donnés en version de concert, la valeur ajoutée de la mise en scène de Ralp Pleger, en revanche, ne nous a pas sauté aux yeux. Fumigènes, vidéos (Yousef Iskandar) – heureusement abstraites –, jeux de lumière et danse (Manuel Palazzo) composent un spectacle plus anecdotique et décoratif que réellement expressif, lequel ne nous dérangerait pas s’il ne rétablissait, entre l’auditeur et la soliste, une distance que son chant a le pouvoir miraculeux d’abolir. Délivré, le temps d’un air (« Lascia ch’io pianga »), de ces artifices comme d’ailleurs de tout ornement au gré d’une lecture étonnamment sobre, le geste musical résonne alors telle une épure bienfaisante. Inutile de s’appesantir ; après tout, si nous n’étions pas réceptif, des bribes de conversation surprises à l’entracte nous apprenaient que d’autres y trouvaient leur compte, admirant le « côté rock and roll » de la diva, louant une approche certes décapante, mais « qui rend le classique plus accessible » et lui réservant même une standing ovation.

De nombreux récitals soi-disant thématiques perdent souvent leur fil conducteur en cours de route. Le dernier disque de la chanteuse américaine, qui nous invite « à contempler les mondes entremêlés de la guerre et de la paix », n’échappe pas à ce travers et tente, par exemple, d’agréger en vain la plainte de Didon (Purcell) ou les oiseaux dans la charmille de Rinaldo (« Augelletti che cantate »). En concert, les pages instrumentales flattent les couleurs profuses et le raffinement sonore d’Il Pomo d’Oro que Maxim Emelyanychev dirige aussi bien du clavecin que du cornet à bouquin, mais elles achèvent aussi de ruiner la cohérence du propos auquel se substitue un assemblage hétéroclite de tubes (« When I am laid in earth », « Lascia ch’io pianga », « Da tempeste il legno infranto ») et d’extraits moins courus de The Indian Queen, Jephté et Susanna que ponctuent une sinfonia de Cavalieri, une chaconne de Purcell ou encore des arrangements orchestraux plus – « Tristis est anima mea » de Gesualdo – ou moins réussis – Da Pacem, Domine de Pärt.

Des trois pièces gravées en première mondiale, Joyce DiDonato en a retenu deux pour sa tournée : « Par che di giubilo », explosion de joie tout en coloratures tirée de l’Attilio Regolo de Jommelli et « Prendi quel ferro, o Barbaro  » (Andromaca), une merveille de caractérisation psychologique où Leo exacerbe le mélange de colère et d’effroi qui saisit Andromaque lorsqu’elle met Pyrrhus au défi de tuer son fils. La virtuosité demeure éblouissante et certaines divettes de la planète baroque devraient en prendre de la graine. Cette supériorité technique nous fascine pourtant moins que la manière dont Joyce DiDonato l’exploite pour construire son interprétation. Dès la messa di voce initiale, nous savons que rien ne sera laissé au hasard et nous nous concentrons pour goûter chaque intention d’un « Pensieri voi mi tormentate »  (Agrippina) qu’elle s’approprie jusque dans le plus infime détail, affichant une précision dans les attaques, une gradation dans la nuance dynamique, un sens de la respiration rarement entendus dans ce répertoire. Un vent favorable nous rapporte qu’elle envisage d’incarner la plus rouée des héroïnes haendéliennes, une prise de rôle que nous avons hâte de découvrir.   

Autre sujet de perplexité et non des moindres : l’enveloppe (« A message for you from Joyce ») distribuée au public avant qu’il ne gagne la Salle Henry Le Bœuf et ne reconnaisse, sur scène, le profil de la chanteuse, assise dans la position d’un bouddha ou d’un lama tibétain. Sur une carte « created especially for Joyce », cette dernière nous demande de répondre à la question suivante : « Au milieu du chaos, comment trouvez-vous la paix ? », et explique que notre réponse rejoindra celles d’autres spectateurs du monde entier pour figurer dans une exposition sur… la paix. Cela ressemble furieusement à une opération de marketing. Or, non seulement la star américaine n’en a pas besoin à ce stade de sa carrière, mais surtout qui sommes-nous pour mettre en doute l’authenticité de sa démarche ? Le procédé peut paraître excessif, il dérange nos habitudes, à l’image du concert traité comme un show, tout a été trop soigneusement préparé pour paraître sincère, mais ne nous arrêtons pas aux apparences et ne confondons pas spontanéité et sincérité. L’engagement social de Joyce DiDonato ne date pas d’hier, il se faisait plus discret jusqu’ici, mais ce n’est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain.

Après un premier bis (une reprise de Jommelli), elle s’empare d’un micro, remercie l’auditoire et revient brièvement sur la genèse de ce projet singulier dont nous savions déjà qu’il était né au lendemain des attentats de Paris. La voix se noue lorsqu’elle raconte s’être également sentie dévastée le 8 novembre, non pour des raisons politiques, mais parce que au-delà des élections, l’Amérique était profondément déchirée. Joyce DiDonato nous quitte avec Strauss, livrant un Morgen d’une infinie délicatesse, effleuré comme dans un rêve et en même temps d’une densité bouleversante. Sans doute émouvante parce que d’abord émue, probablement soulagée aussi d’avoir franchi avec succès la première étape de son marathon, elle s’abandonne enfin et nous emporte ailleurs, loin, très loin de cette impeccable leçon de bel canto au sein de laquelle, avec le recul, nous ne distinguons plus guère le lamento trop calculé de Didon du savant cabotinage de Cléopâtre.   

 

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