Ce soir, nous sommes dans la salle Rémy-Pflimlin du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, à l’acoustique un peu trop sonore. Les interprètes sont des étudiants du département des disciplines vocales et des disciplines instrumentales classiques et contemporaines, avec la participation des danseurs du 1er cycle des études chorégraphiques. Et si certains peuvent prétendre à devenir les stars du théâtre lyrique et de la danse de demain, tous montrent un vif plaisir à se produire sur scène à l’occasion de leur production lyrique annuelle.
Le hasard des programmations veut que trois Orphées aux Enfers se soient succédés ces dernières années en trois points de la région parisienne (le conservatoire du XIIe arrondissement en 2023, Oya Képhalé à Asnières en 2025, et ce soir en 2026). Loin de moi l’idée de vouloir les comparer, encore moins de les classer, les conditions pour chacun sont très différentes. Le niveau vocal n’est pas le même entre un conservatoire d’arrondissement de Paris et le conservatoire national, encore moins pour un groupe formé d’amateurs. Et pourtant la confrontation est pleine d’enseignements.

Photos © CNSMDP / Ferrante Ferranti
Le spectacle de ce soir bénéficie d’abord d’un bel orchestre aux sonorités claires et veloutées à la fois, mené de manière excellente par Mathieu Romano, qui avoue ne pas être un spécialiste d’Offenbach, et qui pourtant donne une interprétation particulièrement convaincante, avec un rythme endiablé, tout en restant très attentif au plateau pour rattraper les petits problèmes qui ont pu se présenter. En revanche, les costumes pêchent un peu par leur uniformité, car si l’Opinion publique éclate dans son costume rouge vif, et si Pluton a fière allure dans son cuir noir, l’ensemble tire plutôt sur le blanc, ce qui n’aide pas à dégager les personnages. Et une mise en scène assez minimaliste et peu inventive semble laisser la représentation suivre son cours sans trop interférer…
C’est donc d’ailleurs que viennent les coups de cœur. John Styx est un rôle en or, dans lequel on a vu nombre d’excellents interprètes. Mais Angelo Heck est ce soir bien au-dessus de la mêlée. Premier à l’applaudimètre final, il a mis la salle dans sa poche. On ne sait ce que l’on doit le plus admirer, de sa prestance, de son humour pince sans rire au second degré, de la qualité de sa diction, de la beauté de sa voix chantée, mais surtout de l’originalité de sa prestation, gestuelle, personnification du rôle, bref, c’est plus qu’un sans-faute, c’est du grand art. Dans un autre registre, on se souvient avec ravissement de l’extraordinaire Cerbère shaggy dog de Thomas Stache dans la production historique d’Herbert Wernicke à Bruxelles (1997). Ce soir, ce sont trois danseurs épatants, Lua Timóteo Pires, Ilann Bouallala-Laurent et Raphaël Foucou, qui démultiplient le rôle en trois dogues parfois drôles, mais le plus souvent inquiétants, qui assurent de plus magnifiquement, dans une chorégraphie d’Anaïs Vallières, le ballet si souvent coupé. La représentation leur doit beaucoup.
Les premiers rôles présentent également certaines personnalités qu’il conviendra de suivre. Lisa Bensimhon est une Eurydice à la voix chaude et charnue, très à l’aise sur toute la tessiture y compris le suraigu. Sans doute son personnage est-il encore en devenir, mais elle distille magnifiquement ses airs, notamment au 2e acte, et est certainement appelée à de grands succès futurs, en particulier dans l’opéra français. Matthias Deau est un Orphée de belle facture, avec une autorité servie par une haute stature, et une voix sonore et agréable. Le rôle d’Aristée/Pluton a été attribué à une cantatrice, Juliette Nouailhetas, ce qui surprend au premier abord, mais se justifie dans les partis pris de mélange des genres. Avec autorité, toujours accompagnée de ses trois dogues, elle crée un vrai personnage particulièrement bien en situation, servi par une voix bien adaptée. Enfin Maria Soler Vidal, armée d’un fouet qui jouera un grand rôle dans la scène finale, assure une Opinion Publique autoritaire à souhait. Les graves de sa voix conviennent bien au rôle, même si parfois la partie parlée – qu’elle a visiblement beaucoup travaillée – reste un peu en retrait. C’est chez les dames qu’il convient surtout de saluer le reste de la distribution, avec les très bonnes prestations d’Estère Katrïna Pogiņa (Vénus), Audrey Maignan (Diane), Chun Li (Cupidon), Clarisse Fauchet (Minerve) et Adélaïde Mansart (Junon). Jupiter et Mercure font des efforts méritoires pour se hisser au niveau général.
Prochaines représentations les 11 et 13 mars 2026


