Olympe, ton univers impitoyable

La divisione del mondo - Strasbourg

Par Laurent Bury | mar 12 Février 2019 | Imprimer

A ceux qui croiraient encore que la mythologie classique fit l’objet d’un respect marmoréen jusqu’aux profanations infligées par Offenbach dans Orphée aux enfers, l’Opéra du Rhin vient de rappeler une incontestable réalité. Tout pétris d’admiration qu’ils aient pu être pour l’Antiquité, les siècles antérieurs n’ont pas toujours dépeint les dieux avec cette terreur sacrée qu’ils auraient dû inspirer. Si Eva Kleinitz a souhaite présenter La divisione del mondo de Legrenzi c’est bien parce qu’il s’agit d’une comédie où ces chers habitants de l’Olympe en prennent pour leur grade. Rhabillés pour l’hiver, et sur plusieurs générations, tous obsédés par le sexe en la personne de Vénus, dont l’arrivée aux cieux cause des ravages. Et si le livret de Corradi oblige la déesse de l’amour à faire amende honorable, Jetske Mijnssen nous montre que ces messieurs les dieux continueront encore longtemps de baver à ses pieds. Dans ce qui pourrait n’être qu’une pantalonnade, et qui ressemble assez à une comédie de boulevard ou à une sitcom, la mise en scène parvient à ne jamais franchir les limites du bon goût – là où tant d’autres ne se gênent pas pour basculer allègrement dans la gaudriole – et choisit de susciter le sourire plutôt que l’éclat de rire gras. Si les personnages sont un rien caricaturaux, c’est que le texte de l’opéra les dépeint ainsi : Junon est bien une virago qui met son mari à la porte, Jupiter un pater familias saisi (une fois de plus) par la débauche. Plus étonnant, Diane (sous son nom de Cynthie) se meurt d’amour pour Pluton, et Apollon est ici un dieu prude, effrayé par sa propre sensibilité aux appâts de Vénus. Avec la complicité de sa costumière, Jetske Mijnssen a su caractériser au mieux chacun de ces individus, n’hésitant pas à faire apparaître d’autres membres de la famille : Rhéa, épouse de Saturne, muette et clouée dans son fauteuil roulant, et son infirmière Thétis, « offerte » comme compagne à Neptune, celui-ci étant, comme son frère Pluton, une sorte de vieux célibataire un peu minable, charitablement hébergé par Jupiter.

Il y a donc là une comédie assez allègrement troussée, mais parfois un peu bavarde et à la structure assez lâche, et l’on comprend que des coupes aient été pratiquées et des réagencements opérés. Christophe Rousset a su manier les ciseaux intelligemment, pour ramener à moins de deux heures et demie une œuvre qui dépasse probablement les trois heures. Heureusement, la musique de Legrenzi est souvent fort belle et, comme le confiait le chef à Bernard Schreuders, on entend déjà presque du Haendel dans les airs où les personnages laissent parler leur émotion (par exemple, au début de l’acte III, quand Vénus chante sa détresse d’avoir été chassée de l’Olympe). Bien que réduit pour l’occasion à une vingtaine d’instrumentistes, l’orchestre des Talens Lyriques n’a aucun mal à remplir la salle de l’Opéra de Strasbourg, avec des couleurs assez variées pour éviter toute monotonie.


© Klara Beck

Avec sa douzaine de personnages dont aucun n’est véritablement secondaire, La divisione del mondo exige une véritable équipe, une troupe constituée de personnalités solides. Dans le rôle de celle par qui le scandale arrive, Sophie Junker est scéniquement idéale, jouant sans aucune vulgarité de sa silhouette longiligne et élégante. Dommage que son chant ne traduise pas toujours la même sensualité : si ses récitatifs sont admirables d’expressivité et de mordant, les airs sont parfois entachés de notes manquant de chair et qui sonnent un peu bas. De Jupiter, Carlo Allemano a la carrure ; la voix met un peu de temps à se chauffer, mais le ténor trouve bientôt la place qui convient et parvient à rendre émouvant un personnage qui pourrait n’être que ridicule. Trois contre-ténors se rencontrent sur le plateau, avec des timbres assez nettement différenciés : le Mercure éclatant de Rupert Enticknap, le Mars sanguin et ardent de Christopher Lowrey et l’Apollon forcément plus apollinien de Jake Arditti. Junon bénéficie du timbre dense et charnu de Julie Boulianne, tandis que Diane ravit par la voix lumineuse de Soraya Mafi. Neptune et Pluton forment un numéro de duettistes à la Doublepatte et Patachon, tous deux affublés de la même tignasse et du même look Deschiens : après avoir été une impayable nourrice dans Erismena, Stuart Jackson prête au dieu des mers son physique d’armoire à glace et sa sonorité percutante, tandis qu’André Morsch confère par ses beaux graves une certaine dignité au dieux des enfers. Loin des suraigus d’Olympia, rôle dans lequel on l’avait entendue à Fribourg, Ada Elodie Tuca est un Cupidon délicieusement fripon, et l’on savoure le rare timbre d’alto d’Alberto Miguélez Rouco en Discorde. En vieillard lorgnant lui aussi sur Vénus malgré ses sermons, Arnaud Richard complète tout aussi admirablement la petite famille olympienne. 

A noter les dates des prochaines représentations : Mulhouse les 1er et 3 mars, Colmar le 9 mars, Nancy du 20 au 27 mars, Versailles les 13 et 14 avril.

 

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