La fougue de la jeunesse

La Finta Giardiniera - Nantes

Par Tania Bracq | sam 02 Novembre 2019 | Imprimer

« La fougue de la jeunesse », tel pourrait être l’exergue de cette Finta Giardiniera proposée par l’Opéra de Nantes dans la version crée l’été dernier par le Jardin des Voix.

Cette ardeur juvénile, c’est d’abord celle d’un Mozart de dix-huit ans à la fabuleuse faconde, qui développe déjà, dans de très belles pages, les thèmes centraux de son œuvre lyrique : les jeux de travestissements – parfaitement adaptés pour cette œuvre composée à l'occasion du carnaval de Munich ; l’éventail infini du sentiment amoureux, du badinage à la passion destructrice ; la sagesse qui dépasse la possessivité, préférant l’autre libre et heureux, même auprès d’un autre…

S’il est vrai que les personnages relèvent plus parfois de l’archétype que de l’humain de chair et de sang, la direction d’acteur de Sophie Daneman - qui accompagne les Arts Florissants depuis de nombreuses années - joue de cette faiblesse avec une notable intelligence, la transformant en pirouettes et en clins d’oeils pleins d’humour. Les indications, extrêmement précises, nourrissent une soirée au rythme enlevé et pétillant de charme qui dépasse ce que l’on espérait de la simple mise en espace annoncée dans le programme. Implanté en fond de scène, comme pour une version concert, l’orchestre est à la fois délicieusement visible et placé derrière les chanteurs, ce qui évite de les mettre en difficulté – car les voix ne sont pas très larges – tandis que l’action se développe sur le proscenium.

Si l’on voulait chipoter, l’on pourrait trouver à redire à certains éléments de costumes ou de décor : Quel dommage que la robe de l’héroïne soit si peu seyante, tout comme les fausses fleurs appliquées sur la robe de sa rivale ; pourquoi les chaussures des femmes sont-elles si étonnement ringardes ? Surtout, pourquoi laisser ces arbres printaniers au second acte milieu d’une nature censément hostile ? Dans sa rage, Arminda aurait pu en déraciner quelques-uns plutôt que de s’acharner sur les pots de fleurs !

En revanche, opposer les personnages aristocratiques en habits de soirée noirs et blancs et les serviteurs (réels ou travestis) en robe à fleurs ou uniforme de jardinier, s’avère aussi efficace que séduisant à l’œil. Concept logique mais bien joli aussi que ces tenues qui se débraillent au fil de la soirée tandis que les vrais sentiments des personnages viennent au jour. Plus encore, cette feuille que chacun enlève de ses cheveux ou de ses vêtements en rentrant du lieu sauvage où il a retrouvé l’état de nature, laissant s’exprimer passions et folie de la manière la plus débridée et reprenant ainsi ses esprits et la maitrise de lui-même.

Car cette jeunesse pleine de fougue, c’est également celle des jeunes artistes de la 9e Académie du Jardin des Voix dont l’implication scénique, l’énergie vibrionnante et joyeuse appelle maints éloges. Ils viennent de l’Europe entière mais font montre d’une parfaite complicité. Les dictions sont exemplaires de clarté, les émissions vocales d’un formidable naturel, sans forçage, les récitatifs aussi intelligents qu’intelligibles, le plaisir de jouer, manifeste. Les personnalités, aussi, sont bien affirmées.

La Serpetta piquante et enjouée de Lauren Lodge Campbell, boit le chocolat de sa maitresse comme le fera Despina, chante pour son amoureux en faisant mine de ne fredonner que pour elle-même, annonçant Suzanna. Soubrette idéale, elle dispose d’un minois charmant, d’une vivacité scénique délicieuse et d’un outil vocal brillamment poli. Sans illusion sur la fidélité masculine à l'exemple d'une servante de comédie, la morgue en sus, l’Arminda de Déborah Cachet brille par l’unité des registres, le sens de la ligne, les graves bien timbrés. A l’amant convaincu d’infidélité, le taille-haie pourrait bien élaguer les ardeurs !

Face à ces deux fortes personnalités, Mariasole Mainini a le difficile privilège d’incarner Violante/Sandrina, Janus à l’identité mouvante, qui rompt la légèreté du propos général de la soirée en basculant dans la folie. Une personnalité étrange et masochiste qui poursuit – avec des motivations totalement ambivalentes – l’homme qui a tenté de la tuer dans un accès de jalousie. Voici déjà, chez le jeune Mozart, une figure féminine forte, incarnation de l’ambivalence passionnelle, qui revient peu à peu à la vie après avoir risqué de se perdre totalement. La soprano italienne se glisse avec une belle sincérité dans cette interprétation ardue, évitant l’écueil du surjeu, d’une voix bien unifiée, au timbre sensuel, à laquelle un peu plus d’ancrage et moins d’air, ne nuiraient pas.

Tiraillé entre deux belles, Moritz Kallenberg incarne, quant à lui, un Belfiore éminemment séduisant qui joue des clichés pour mieux émouvoir. Le ténor s’enorgueillit d’une voix charnue aux traits souples que l’on retrouvera avec plaisir dans Parsifal à l’Opéra du Rhin en janvier prochain.

Autre parcours à suivre, celui du benjamin de la troupe : le tout jeune contre-ténor Théo Imart se révèle en effet un vocaliste de premier ordre, aux graves bien campés, au timbre idéal de pureté. Seul son dernier air accuse une certaine fatigue qui met quelque peu à mal la longueur du souffle.

Le Podestat de Rory Carver n’a évidemment pas l’âge du rôle ; il n’en n’a pas encore l’ampleur vocale, mais compense cet inconvénient par une présence pleine d’humour, une projection saine et généreuse ainsi qu’un naturel émérite dans l’émission.

Le Nardo de Sreten Manojlovic gagnera également à s’étoffer, à trouver plus de profondeur dans les graves et d’aisance dans les aigus, mais, bouffonnant à plaisir, il s’impose par un épatant travail des couleurs vocales qui emporte l’adhésion et les rires d’un public conquis.

A la fougue juvénile d’un Mozart adolescent et d’un plateau vocal d’une grande fraîcheur, répond celle toujours formidablement vive de William Christie qui prend un plaisir manifeste, contagieux, à conduire la pâte sonore velouté et sensuelle de l’orchestre des Arts Florissants. Les tempi sont enlevés, l’interprétation merveilleusement contrastée, délicate, l’écoute du plateau remarquablement attentive en dépit de deux petits décalages. Le pupitre des violoncelles est particulièrement suave, celui des hautbois d’un velours mémorable, tandis que le continuo fait montre d’une sensibilité qui ravit.

 

Dans les semaines qui viennent, ce spectacle rafraichissant voyagera jusqu’à l’Opéra Royal de Versailles, la Philharmonie de Paris, le Théâtre Impérial de Compiègne – coproducteur - mais également Valencia ou encore Moscou et Vienne.

 

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