Une Flûte en images animées

La Flûte enchantée - La Côte-Saint-André

Par Yvan Beuvard | lun 05 Septembre 2022 | Imprimer

Christophe Rousset avait abordé La Flûte pour la première fois à Dijon en 2017 (donnée ensuite à Limoges, Caen et – en version de concert – à la Philharmonie). La réussite musicale, incontestable – avec une splendide distribution où la plupart des personnages étaient des prises de rôle – se trouvait altérée par la mise en scène de David Lescot, virtuose, mais délibérément dévoyée (L’affaire Sarastro, une Flûte qui interroge). Cette fois, 48 h après l’avoir donnée à Gstaad, c’est au Festival Berlioz de La Côte Saint-André, qu’est offerte cette réalisation semi-scénique. Benoît Bénichou a pris en charge l’animation et la direction d’acteurs. Comme Kentridge en son temps (2005, reprise 2011), il réussit l’exploit de satisfaire les lectures complémentaires d’un conte enfantin ainsi que d’une œuvre initiatique fondée sur l’engagement maçonnique de Mozart. Enfin une réalisation qui comprend que la dimension spirituelle, symbolique, est intimement liée à la narration fabuleuse, comique autant que dramatique. Semblable production emporte l’adhésion, à la différence de bien de celles qui imposent au spectateur la lecture réductrice, fréquemment transposée, de tel ou tel metteur en scène.

Projeté sur les trois côtés du vaste espace scénique, c’est dans la magie d’un décor – renouvelé au rythme des évolutions dramatiques –  stable comme animé, tourbillonnant, usant avec art de toutes les ressources appropriées, que nous sommes entraînés. On s’émerveille devant les sujets, les formes, les couleurs, l’humour aussi (les oiseaux, la montgolfière…). C’est un constant régal pour l’œil, sans que l’oreille soit distraite du chant.   


Sandrine Piau (Pamina) et les trois enfants © Bruno Moussier

Une technique infaillible, une frémissante pureté d’émission, au service de l’intelligence du rôle permet à Sandrine Piau de nous offrir une émouvante Pamina. Dès son premier duo (avec Papageno) force est de reconnaître que les ans n’ont pas prise sur notre soprano. « Ach, ich fühl’s », bien qu’attendu, est bien cette plainte pathétique à laquelle on ne peut résister… Rocio Pérez avait fait forte impression au Concours Reine Elisabeth 2018, chantant, déjà, la Reine de la Nuit. Depuis, elle a mûri le rôle et surprend plus d’un auditeur, car la haute voltige est ici suprêmement élégante, les traits n’étant que l’illustration de sa colère et de sa haine, évidentes. Réduits à l’état d’ornementation, ils ne sont pas moins parfaitement en place, et son aisance est rare. Une voix à suivre. Jeremy Ovenden, Tamino, au timbre séduisant (« Dies Bildnis »), ne fait pas oublier les nombreuses références. La jeunesse comme la noblesse, la puissance d’émission n’imposent pas le personnage au même niveau que Pamina. Alexandre Köpeczi nous vaut un beau Sarastro, dont la profondeur, l’humanité bienveillante, la sérénité lumineuse sont manifestes. Son invocation « O Isis, und Osiris », « In diesen heil’gen Hallen », comme « Die Strahlen der Sonne » sont empreints de la puissance naturelle, rayonnante du personnage. Papageno est confié à Christoph Filler. Excellent comédien au chant parfaitement maîtrisé, il demeure parfois en-deçà des attentes. L’épisode où les enfants le sauvent de son suicide manque ainsi de profondeur, qu’imposent le livret comme la musique. D'une autre stature, le ténor Markus Brutscher donne à Monostatos une dimension peu commune. La qualité de l’émission, sa rondeur, nuancent le caractère bouffe du personnage. Seul Christian Immler pourrait nous dire combien de fois il a chanté l’Orateur. Mais on peut affirmer sans crainte d’être démenti qu’il a totalement investi son rôle, tant musicalement que dramatiquement. C’est toujours un régal. La Papagena de Daniela Skorka est savoureuse, contrefaite comme au naturel. Les trois dames font fort bien l’affaire (Judith van Wanroij, Marie-Claude Chappuis, Angélique Noldus), encore que la troisième se trouve en retrait, au premier acte particulièrement. A chacune de leurs apparitions, les trois enfants, Stanislas Maxime Koromyslov, Yvo Otelli, Adrian Bruckner Gomez, emportent tous les suffrages. La fraîcheur, la puissance d’émission, l’entente, et bien sûr, le jeu, sont au rendez-vous. Merci aux Wiener Sängerknaben de leur formation et de leur participation.

L’engagement de l’Ensemble vocal de Lausanne est exemplaire. La marche des prêtres qui ouvre le II est exceptionnelle de gravité sereine. Seul (petit) regret : le sublime et impressionnant choral des deux hommes d’armes (« Der, welcher wandert die Strasse… »), remarquablement introduit par l’orchestre, pâtit de l’émission des deux choristes auxquels il a été confié.

Les Talens Lyriques sont au mieux de leur forme, alliant virtuosité, couleurs, articulation et équilibre, et, ce, dès l’ouverture, agile et nerveuse. Christophe Rousset impulse à ses musiciens l’énergie, la dynamique qui ne se démentiront jamais, malgré les dialogues parlés auxquels chacun des chanteurs-acteurs donne toute leur valeur, dans un allemand clair, intelligible.

Malgré une distribution relativement inégale, une bien belle soirée dont on retiendra la qualité globale, avec une mention spéciale pour la réalisation visuelle, la perfection orchestrale et …les trois enfants.

 

 

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