Deux heures de bonheur

Là-haut - Paris (L'Auguste Théâtre)

Par Christian Peter | mar 14 Septembre 2021 | Imprimer

Créée en 2012 par Geoffroy Bertran, La Compagnie Fortunio s’est donné pour mission de faire redécouvrir tout un pan oublié de la musique française d’opérette et d’opéra-comique du XVIIIe au XXIe siècle, et de perpétuer la tradition des salons musicaux. C’est justement dans un salon, celui de son fondateur, que la compagnie présentera ses tout premiers spectacles. Son répertoire s’étend de Pierre-Alexandre Monsigny, précurseur du genre, à  Maurice Yvain en passant par  Charles Lecocq (Rose-Mousse), Emmanuel Chabrier (Une Education manquée), Jacques Offenbach (La Chanson de Fortunio), André Messager (Passionément), Reynaldo Hahn (Ô mon bel inconnu). A l’automne 2019, la Compagnie célèbre le bicentenaire d'Offenbach en ressuscitant Le Voyage de MM. Dunanan père et fils au Théâtre du Ranelagh. Cette année, la Compagnie s’installe à l’Auguste Théâtre dans le 11e arrondissement  pour y Donner Là-haut de Maurice Yvain l’un des compositeurs emblématiques des années folles avec des œuvres comme Ta bouche, Yes ou Pas sur la bouche (qu’Alain Resnais avait porté à l’écran en 2003). Yvain s’est également essayé à la chanson (Mon homme) avant de se lancer à partir des années 30 dans la composition de musiques de films.

La création de Là-haut aux Bouffes-Parisiens est un énorme succès, l’ouvrage atteint les trois cents représentations. Le compositeur, tout en demeurant dans une certaine tradition française, introduit dans sa musique des rythmes à la mode venus d’outre-Atlantique, fox-trot, one-step, tango. L’intrigue s’inspire du mythe d’Orphée en inversant la donne : ici, c’est l’homme qui, arrivé au Paradis, demande à redescendre sur terre pour s’assurer de la fidélité de sa femme, accompagné de l’ange gardien de celle-ci. A la fin on découvre qu’il s’agissait finalement d’un rêve. Le texte est émaillé d’allusions grivoises dont l’époque était friande et que la mise en scène souligne avec tact.

Deux décors simples mais ingénieux, conçus par Marie-Amélie Tek et Geoffroy Bertran, alternent durant la représentation, le jardin de la villa d’Evariste, le personnage principal, avec au fond un coquet pavillon de banlieue chic, et l’entrée du Paradis symbolisée par une porte bleue sur fond de ciel bleu. Pierre Catala a réalisé une mise en scène sobre, reprise ici par Jülie Furton, émaillée de gags bienvenus, dans laquelle s’intègrent avec bonheur les chorégraphies réjouissantes d’Estelle Danière.


Là-haut © Marie Chardonnet 

Dans la distribution, en tout point homogène, on retrouve certains membres fondateurs de la troupe ainsi que de nouveaux venus. On a particulièrement apprécié dans le chœur des élues « Nous sommes les anges du Seigneur », les prestations de Jülie Furton et Cindy Renou auxquelles se joignent Lou Benzoni Grosset, impayable dans le rôle de Maud, l’amie d’Emma qui cherche à découvrir l’amour et l’excellente Marina Ruiz, en servante qui se prend pour une réincarnation de la Marguerite de Faust. Dans le rôle d’Emma, l’épouse d’Evariste, Charlotte Mercier campe avec malice ce personnage de veuve provisoire, plus soucieuse, au deuxième acte, de son apparence que de la perte de son mari. Christophe Doînel est un Saint Pierre truculent à souhait tandis qu’Hugo Tranchant s’amuse à incarner les amoureux transi un peu niais. Xavier Meyrand est impayable en Frisotin, l’ange gardien un peu bougon, porté sur la dive bouteille. Dès son entrée en scène au premier acte, le ténor déclenche l’hilarité grâce à son sens du comique et son indéniable présence. Enfin, dans un rôle créé par Maurice Chevalier, Geoffroy Bertran tire admirablement son épingle du jeu en bourgeois volontiers volage, soucieux cependant de son honneur et finalement attaché à son épouse. La partition lui réserve quelques pages complexes, notamment l’ébouriffant final du deuxième acte « Il est minuit » qu’il affronte avec brio.

Au piano l’excellent Romain Vaille, particulièrement attentif aux interprètes, propose un accompagnement solide et varié, avec un sens du rythme et des tempos enlevés qui captent durablement l’attention durant ces deux heures de bonheur total.

 

 

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