Coup double

La Navarraise - Paris (Pleyel)

Par Jean Michel Pennetier | sam 29 Septembre 2012 | Imprimer

 
A la fin du XXe siècle, Jules Massenet est déjà une gloire de l’art lyrique : avec, derrière lui, rien moins qu’Hérodiade (1881), Le Cid (1885), Esclarmonde (1889), Le Mage (1891), Werther (1892), Thaïs (1894) et surtout Manon (1884), sa réputation internationale n’est plus à faire. Mais la jeune garde italienne invente un nouveau style, le vérisme. En 1890, Cavalleria rusticana est un triomphe et sera représentée à Londres dès l’année suivante (détail qui a son importance). Première interprète de Santuzza à l’Opéra-comique en 1892, Emma Calvé serait, selon la légende, la muse pour laquelle le maître stéphanois se serait décidé à abandonner sa manière habituelle pour rivaliser avec le style plus sombre de Mascagni. Ainsi, Calvé créera le rôle de la Navarraise en 1894 ... à Londres (une représentation sera même donnée à Windsor devant le Prince de Galles) en compagnie d’autres gloires françaises : Albert Alvarez et Pol Plançon. Après Bordeaux, Paris devra attendre 1895 pour entendre l’ouvrage, toujours avec Calvé.
 
La Navarraise respecte en tous points les canons naissants de l’opéra vériste. Sur le fond : une action brutale et ramassée, un dénouement dramatique et rapide, des personnages du peuple ; dans la forme : un chant dépouillé de toutes fioritures, deux actes qui s’enchainent, séparés par un intermezzo (cette courte pièce orchestrale étant, fort inopportunément, coupée lors de ce concert). Au total, le drame se joue en moins de 50 minutes.
L'action se situe pendant la dernière guerre carliste, en 1874. Après un assaut désastreux, le général Garrido a perdu Bilbao contre les carlistes menés par Zuccaraga. Anita (la « Navarraise ») retrouve son bien-aimé Araquil parmi les soldats en retraite. Remigio, un fermier respecté, voit cet amour d’un mauvais œil compte tenu de la condition modeste d’Anita : elle n’aura sa main que si elle apporte une dote de 2.000 douros, somme que la jeune fille, orpheline, sait bien ne jamais être capable de réunir. Parallèlement, Garrido s’enquière du combat auprès d’Araquil et le nomme lieutenant en récompense de sa bravoure. Les conditions sociales des deux amants s’éloignent encore plus. Apprenant la mort au combat d’un de ces amis, Garrido promet une fortune à qui le débarrassera de Zuccaraga : sautant sur l’occasion, Anita lui propose de s’en charger contre les fameux 2.000 douros, mais le marché devra rester secret. La « Navarraise » s’enfuit dans la nuit. A la recherche d’Anita, Araquil doit subir les insinuations du capitaine Ramon ; Anita a été vue rejoindre le camp carliste pour demander après Zuccaraga : est-ce une espionne … ou pire ? Le jeune homme part à sa recherche tandis que les soldats chantent autour du bivouac, menés par le sergent Bustamente. L’acte suivant enchaîne après le fameux intermezzo (« Nocturne »). Anita revient au camp, ensanglantée : elle a bien tué Zuccaraga, échappant aux balles grâce à la Vierge de plomb qu’elle garde toujours sur elle ; elle réclame son dû au général Garrido. Araquil revient, mortellement blessé lorsqu’il était à la recherche de sa fiancée. Il accuse Anita d’infidélité. Lorsque celle-ci produit la dot, il croit qu’elle s’est vendue. Dans le lointain, le glas sonne la mort de Zuccaraga : Araquil comprend trop tard l’acte d’Anita et meurt dans ses bras. La jeune femme devenue folle confond le glas avec les cloches nuptiales du mariage tant désiré : elle tombe inanimé sur le corps d’Araquil.
Sur ce bref canevas, Massenet réussit l’exploit de renouveler complètement son style avec une musique parfois brutale (les premières mesures de l’œuvre font songer à celles de Tosca, créé 6 ans plus tard), un chant essentiellement déclamatoire (le seul vrai air, « Ô bien aimée, pourquoi n'es-tu pas là ? », est dévolu à Araquil à la recherche d’Anita à la fin de l’acte I) et des effusions lyriques, typiques du compositeur stéphanois, plutôt réservées à l’orchestre (d’où notre déception devant la coupure de la « nocturne »). Malgré sa brièveté, l’ouvrage est particulièrement exigeant pour les chanteurs : les deux éditions discographiques en témoignent, alignant Lucia Popp, Alain Vanzo et Gérard Souzay pour la première, Marilyn Horne, Placido Domingo et Sherril Milnes pour la seconde. Sans être un chef d’œuvre, l’œuvre fait partie des meilleures compositions de Massenet, largement au dessus de quelques autres de ses ouvrages donnés plus régulièrement.
Pour ce concert, les « Grandes Voix » ont eu la main heureuse en réunissant un duo d’exception. Dans un rôle où on ne l’attendait pas nécessairement, Karine Deshayes est remarquable d’intensité et de beau chant. Toujours plus « sopranisante », la chanteuse française offre des aigus somptueux, et un timbre qui s’épanouit dans le haut médium (le grave, lui, reste un peu confidentiel). L’interprétation vocale est variée, grâce au jeu sur les couleurs et, théâtralement, l’artiste évite le piège de l’hystérie grandiloquente avec une composition intelligente, amenant progressivement à la folie son personnage de jeune fille amoureuse. Alors qu’il est facile de déclencher l’hilarité par des excès véristes, Deshayes sait garder le ton juste et son rire final glace le sang. Une performance remarquable à laquelle ne manque qu’une diction plus articulée pour être quasi parfaite. A l’avenir, on attendra davantage la chanteuse dans de telles prises de risque, plutôt que dans une énième Carmen.
On connait les ennuis de santé de Roberto Alagna, ses annulations récentes et les polémiques qui se sont manifestées à son sujet ces derniers mois. Tout cela semble bien dérisoire après une telle prestation. A mi chemin entre Placido Domingo (dont il a le squillo et les accents virils) et Alain Vanzo (dont il a l’articulation et la délicatesse), son interprétation est absolument remarquable. Le timbre est toujours aussi éclatant, l’émission sans effort, les aigus percutants ; seul bémol, des piani un peu trop détimbrés dans son air, et un falsetto en rupture avec le reste de la ligne de chant. C’est d’ailleurs dans les passages les plus passionnés que l’artiste se révèle à son meilleur, les duos avec sa partenaire étant particulièrement électrisants. Pour cet artiste chéri du public français, cette soirée est en tout cas un excellent cru.
Face à de tels « monstres », difficile d’exister. D’autant que Massenet a plutôt été avare de musique pour les autres rôles ! On appréciera néanmoins le Remigio bien chantant et sarcastique de Nicolas Cavallier ; en général Garrido, le jeune Thomas Dear offre des moyens intéressants mais il manque encore de projection et d’éclat ; le capitaine Ramon de Marc Larcher pêche par une certaine instabilité de la voix ; en Bustamente, Rudi Fernandez-Cardenas semble continuellement forcer pour lutter contre les décibels de l’orchestre. Les chœurs sont très corrects, mais n’ont pratiquement rien à dire.
La direction de Frédéric Chaslin sait habilement composer avec les deux dimensions contradictoires de l’ouvrage (Massenet et le vérisme sont a priori antinomiques), accompagnant efficacement les chanteurs, mais manquant parfois de la sécheresse nécessaire aux passages les plus dramatiques (l’ONF reste ici une « grosse machine » manquant de souplesse).
Le centenaire de Massenet aura été particulièrement morne jusqu’ici sur les scènes de la capitale : cette magnifique première partie de soirée nous console de cette triste indifférence des décideurs parisiens.
Représenté pour la première fois en concert en 2007 au Théâtre des Champs-Elysées, Le Dernier jour d’un condamné fut l’objet d’une véritable omerta médiatique. Autant les forums avaient bruissé de bruits malveillants avant la première, autant celle-ci ne fit l’objet que de rares recensions. Il est vrai qu’il n’y avait que des coups à prendre en disant du bien de l’ouvrage d’un compositeur autodidacte revendiqué : c’est sans doute pourquoi, faute de pouvoir en dire du mal, la presse n’en parla pas, malgré la caution « morale » de Michel Plasson qui en assurait la direction musicale.
Adapté de Victor Hugo, le livret des frères Alagna se concentre sur quelques scènes essentielles du roman tout en dédoublant le personnage du condamné (un homme dans les années 1820 et une femme au XXIe siècle, figurant ainsi l’actualité du débat sur la peine de mort). Sur ces moments forts, David Alagna a composé une musique personnelle, certes moins « savante » que celle des compositeurs lyriques contemporains, mais sans concession à la facilité. On retiendra en particulier un des derniers « airs » du prisonnier, quand celui-ci compare l’aumônier de la prison aux curés de campagne, celui de la condamnée, ou encore l'ultime scène de l’opéra, qui témoignent d’une réelle inspiration lyrique. On sera plus réservée sur l’orchestration, un peu plus convenue, avec des réminiscences de Moussorgski (une filiation revendiquée avec cet autre autodidacte) ou de Wagner.
Sans surprise, le condamné constitue un rôle en or pour Roberto Alagna. La partition flatte en effet les meilleures notes du chanteur, en grande forme comme on l’a dit plus haut. Dramatiquement, le ténor français sait composer avec les différentes facettes du personnage, sa révolte, son espoir et son désespoir, mais aussi son ironie parfois, le tout sans jamais être outrancier.
A ses côtés, Ainhoa Arteta affiche de beaux atouts avec un timbre corsé et un aigu percutant. Mais, dans un ouvrage où le texte revêt une telle importance, son articulation est trop négligée et son accent trop prononcé. Dans ces multiples interventions, Nicolas Cavallier est certes moins bonhomme que Jean-Philippe Lafont à la création, mais la voix est d’une autre intégrité. Thomas Dear se tire bien de la scène du Friauche (en argot, un condamné à mort qui se pourvoit en cassation), scène particulièrement difficile vocalement. Contrairement à la première partie, Marc Larcher est ici très à son aise, offrant de beaux aigus qui mettent en valeur un timbre chaud.
La direction de Frédéric Chaslin s’applique à mettre en relief les différents plans de l’orchestration, mais peine à assurer un continuum satisfaisant, en interrompant systématiquement le discours musical d’une scène à l’autre.
Comme à sa création, l’ouvrage connait un beau succès public, preuve d’une efficacité certaine et de l’engagement des artistes qui le servent. Quel théâtre français prendra l’initiative d’une version scénique ?
Versions recommandées :
 
Massenet: La Navarraise | Jules Massenet par Henry Lewis
 
Le Dernier Jour D’Un Condamné | Alagna David par Interprètes Divers
 

 

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