Poétique goupil

La Petite Renarde rusée - Nanterre

Par Laurent Bury | sam 16 Janvier 2016 | Imprimer

Il aura fallu du temps, mais Janáček est désormais solidement inscrit au répertoire des maisons d’opéra françaises. Certains titres restent peu fréquentés (on aimerait voir Les Voyages de Monsieur Brouček, par exemple) mais chaque saison hexagonale honore désormais le compositeur morave, comme le prouvera bientôt la reprise à Strasbourg de L’Affaire Makropoulos. Peut-être est-ce néanmoins la renarde Bystrouchka qui a le plus conquis la faveur des spectateurs petits et grands, succès qui n’est pas près de s’éteindre, vu l’accueil plus qu’enthousiaste réservé à la production montée par l’Arcal, destinée à tourner dans plusieurs villes en ce début d’année 2016.

Habituée des « concerts optiques » utilisant la lanterne magique, Louise Moaty exploite cette fois un procédé cher à Pierrick Sorrin, qui l’employait encore récemment dans La Belle Hélène, à la différence que c’est ici pour un résultat non pas comique mais poétique. L’incrustation des chanteurs dans un décor miniature projeté sur un écran ne sert pas à faire rire le public, mais à coller davantage au livret que ne le permet d’habitude l’incarnation des animaux par des humains déguisés. Reprenant en outre la technique du bunraku japonais, elle introduit des marionnettes pour la renarde enfant et adolescente, ainsi que pour le chien, le coq et les poules. Avec des œuvres d’Egon Schiele comme arrière-plan, les protagonistes évoluent dans un superbe décor changeant, mais la parade amoureuse de la renarde et du renard se dépouille de tout artifice, la toile où étaient projetées les images tombant au sol pour devenir le lit nuptial des époux. Avec participation des spectateurs et jet de fleurs dans la salle, la noce est une vraie fête.

Pourtant, tout n’était pas gagné au départ, car la transcription, due à Jonathan Dove, commence par sonner bien curieusement, les cordes passant un peu au second plan derrière les vents. Dirigés par Laurent Cuniot, les seize musiciens de TM+ ensemble orchestral de musique d’aujourd’hui ne semblent d’abord pas tout à fait rôdés, mais après l’ouverture, l’impression d’étrangeté liée à la réduction se dissipe assez vite et l’on savoure presque plus intimement la partition de Janáček, comme rapprochée, décantée.

Quant aux voix, l’Arcal a su réunir une équipe totalement investie dans le projet, réunissant quelques noms déjà familiers et des artistes à découvrir. C’est par exemple un plaisir de retrouver Françoise Masset, même dans une série de petits rôles ; bien connue des amateurs de musique baroque, applaudie dans Les Aventures du roi Pausole à l’Opéra-comique il y a quelques années, la mezzo-soprano n’a rien perdu de sa verve. Remarqué dans la Katia Kabanova présentée en 2012 aux Bouffes du Nord, Paul Gaugler est un Instituteur délicieusement désemparé. Choisie par l’Arcal en 2009 pour la création du premier opéra de Régis Campo, Les Quatre Jumelles, Sylvia Vadimova cumule les emplois avec aisance. Impressionnant dans le rôle de la mort dans la production de L’Empereur d’Atlantis également montée par l’Arcal et également mise en scène par Louise Moaty, Wassyl Slipak prête ses graves somptueux et ses talents de comédien à trois personnages bien différents. Vus dans diverses productions, et dernièrement dans le rôle-titre du Médecin malgré lui à Saint-Etienne, Philippe-Nicolas Martin campe un magnifique garde-chasse, plein d’humanité. C’est un vrai bonheur que d’entendre ce rôle confié non pas à un chanteur déjà âgé, voire en bout de course, même si le livret prévoit qu’il vieillisse au cours de la représentation. Splendide renard, Caroline Meng a déjà prêté son timbre opulent à plusieurs spectacles baroqueux, dont l’Egisto de Cavalli, et l’on attend avec impatience de la retrouver dans un rôle de premier plan. Tosca ou Violetta à Clermont-Ferrand, Noriko Urata propose pour la renarde un format vocal plus ample que celui auquel on attribue en général la renarde : Bystrouchka y gagne un relief supplémentaire, et son hymne à la liberté n’en prend que plus de vigueur.

 

Représentations à venir : le 19 février à Saint-Quentin-en-Yvelines, le 26 février à Reims, le 16 mars à Besançon, les 14 et 15 avril à Massy, Le 23 avril à Sablé-sur-Sarthe, et les 29 et 30 avril au Mans.