Y'a d'la joie !

La Petite Renarde rusée - Prague (Théâtre National)

Par Christophe Rizoud | sam 31 Octobre 2015 | Imprimer

Voir La Petite Renarde rusée à Prague dans le cadre historique du Théâtre national, c'est comme boire un mojito à La Havane, comme assister à une messe à Saint-Pierre de Rome ; c'est vivre une expérience unique et congruente rendue encore plus exceptionnelle par la présence d'un public inhabituel : des familles avec des jeunes enfants, des seniors en minorité, peu de touristes... Tous venus communier autour d'une des composantes essentielles de leur culture : l'opéra. Tous concentrés et émerveillés par un spectacle conjuguant tous les arts en un seul. Ni toux, ni froissements de papier, ni chuchotements, ni sonneries de téléphone mais des rires lorsque la situation s'y prête et des applaudissements enjoués aux tomber de rideaux. La joie, le respect : des mots que l'on croyait oubliés, au théâtre et ailleurs. « La vie des Tchèques est dans la musique », affirmait Smetana. Un siècle et demi après, le public du Národni divadlo lui donne encore raison. 

Il faut dire que La Petite Renarde Rusée se prête mieux que d'autres opéras à la communion des générations. L’adaptation lyrique du roman de Rudof Tesnohlidek est une fable panthéiste où petits et grands trouvent leur compte, les premiers dans la représentation de bêtes plus humaines que les humains, les seconds dans une large réflexion naturaliste : la vie est un éternel recommencement dicté par le cycle du temps. Et Dieu ? Il est le grand absent de l’histoire. Janacek, en proie au démon de midi, professe sa croyance unique en « Dame Nature ». Sa liberté créatrice d'en trouve renouvelée. Est-ce la maturité ? Est-ce sa relation amoureuse avec Kamila Stösslova, de 38 ans sa cadette ? Est-ce l’influence de Debussy dont il venait de découvrir sur scène Pelléas et Mélisande ? Laissons la réponse aux spécialistes. Tout vit, tout bruit, tout fourmille dans cette partition où l’orchestre occupe une place prépondérante. La première qualité de Robert Jindra est d'en exalter le foisonnement sonore, les trouvailles, les soubresauts et les espiègleries, soulignés d'une baguette empressée, impatiente presque lorsque les instruments doivent s'effacer derrière le chœur. Lecture en langue originale, cela va sans dire, avec ses coups de coude, ses embrassades, ses empoignades, sa gourmandise, ses furtifs vagues à l'âme ; lecture frémissante, parfois pagailleuse dans son excès d'enthousiasme (les cuivres !) mais toujours joyeuse. 


© Národni divadlo

Bien que contrainte à un débit syllabique, étroitement assujetti à cette langue slave, rude et douce à la fois, les voix ont aussi leur mot à dire. L'immédiateté des réactions dans la salle attestent de la qualité de la prononciation des chanteurs, tous tchèques évidemment. Il n'empêche que certains d'entre eux se trouvent plusieurs fois en difficulté, Stanislava Jirků notamment dont l'ambitus du Renard excède les capacités, sauf à imaginer que Janacek ait voulu glapies les notes les plus exposées. Si aboutie soit scéniquement la Petite Renarde de Lenka Máčiková – capricieuse, moqueuse, enjôleuse –, son soprano ne passe pas la rampe dès qu’il lui faut s’aventurer en dessous du haut medium, c’est-à-dire souvent. D'une silhouette virile et d'un baryton péremptoire, le Garde-chasse de Martin Bárta domine alors sans peine une distribution où, conformément au souhait du compositeur, enfants et adultes se partagent, parfois en peu de répliques, la multiplicité des rôles. 

Confronté à la difficulté de mettre en scène simultanément hommes et animaux, Ondřej Havelka opte pour la meilleure des solutions : la poésie. Organisée autour d'un plan incliné d'où surgissent différents décors grâce à un système de disques pivotants et de trappes actionnées par des rongeurs facétieux, sa mise en scène s'apparente à un vaste ballet féérique où danseurs confirmés se mêlent aux choristes et figurants. Les costumes sont d'une éloquence réjouissante. Libellule, poules, lapins et autres bestioles sont identifiables au premier coup d'œil. Le Garde-chasse en pince pour Terinka qu’il lutine entre deux tableaux et, dans un geste de clémence iconoclaste libère à la fin de l'opéra la fille de la Petite Renarde (alors qu'il est supposé n'être pas parvenu à la capturer). Ces quelques libertés prises avec le livret ne contrarieront que les puristes ou les mauvais coucheurs, muets ou absents ce soir-là si l'on en juge à l'unanimité de l'ovation finale.  

 

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