L’amour, toujours...

La serva padrona / Acis and Galatea - Belle-Ile-en-mer

Par Brigitte Cormier | dim 09 Août 2015 | Imprimer

La Serva padrona de Pergolèse est connue pour avoir en 1752 – presque vingt ans après sa création – servi de prétexte à la fameuse querelle des bouffons. Aujourd'hui, cette charmante œuvre a depuis longtemps repris sa place d’intermède divertissant. En présence d’un valet muet, une servante mène la vie dure à son maître et veut se faire épouser. La situation demeure cocasse ; elle devient même touchante au moment où, contre toute logique, le maître prend conscience de son amour pour elle. Les effets comiques sont recherchés et reposent pour une grande part sur un chant ludique et des mimiques en rapport avec les sentiments des personnages. Cependant, durant cette représentation, en dépit de la qualité des chanteurs et des musiciens et malgré les efforts gestuels – au demeurant distrayants – du metteur-en scène, Debi Wong qui tient en travesti le rôle du valet, le public de la salle Arletty ne rit pour ainsi dire pas. Est-ce la transposition visuelle – costumes cravates, lampadaire, et fauteuil club –, à mille lieues de l’esprit bouffe, qui fait perdre à l’œuvre tout son sel ? Est-ce l’incompréhension des subtils jeux de langage en italien auxquels les surtitres ne sauraient pallier ? Les gags ne passent pas la rampe ; les mots semblent vides.

Le baryton-basse américain, Tyler Simpson qui met son talent de comédien et sa voix solide bien timbrée au service du barbon Uberto avait séduit d’emblée le public bellilois dans Bartolo du Barbier de Séville en 2013. C’est dire s’il est apte à vocaliser, à imiter la guêpe, et à grasseyer des « r » caverneux. Malgré un tempérament plus dramatique que comique, Louise Pingeot tire avec élégance et style son épingle du jeu dans le joli personnage de Serpina fort exigeant vocalement. Si elle ne ménage pas sa peine pour chanter de son mieux malgré le manque de repos forcément dommageable, mais inévitable en cette période festivalière surchargée, il semble que la partition soit un peu trop tendue pour que sa voix soit vraiment à l’aise et conserve son velours aux deux extrémités de son registre.

Musicalement, on est comblé par l'excellent pupitre des cordes de l'Orchestre lyrique de Belle-Île, avec le renfort de Philip Walsh au clavecin. Ils nous font ressentir les beautés rythmiques et mélodiques de cette ravissante partition, tellement inventive et fluide.

Demi-réussite donc pour cette deuxième représentation de La Serva Padrona qui aura pu – on l’espère car elle le mérite – trouver un public plus réceptif à la prochaine et dernière représentation le 14 août.  


Debi Wong (Vespone, rôle muet), Louise Pingeot (Serpina) © Léonor Matet

Donné en deuxième partie, Acis and Galatea de Haendel dans sa version de 1718 était du vivant du compositeur considéré comme un sommet de l'opéra pastoral. Ici, tout concorde pour que le succès soit au rendez-vous. Sans nul doute, son univers de nymphes et de bergers heureux de vivre correspond parfaitement avec l'humeur joyeuse et libre qui règne au sein du festival lyrique de Belle-Île, particulièrement cette saison.

Avec les chanteurs, malgré des moyens restreints et un nombre limité de répétitions, Debi Wong a réalisé un petit miracle. Des costumes simples aux couleurs harmonieuses, un bel éclairage, une direction d'acteurs hypersensible, proche de l’esthétique d’un ballet, et le tour est joué. On se trouve en présence de gracieux tableaux vivants qui laissent toute leur place à la musique et au chant.

Par ailleurs, loin d'être ici un handicap, le petit effectif de l'orchestre de Belle-Île, composé de musiciens de haut niveau, est idéalement adapté à l'œuvre. Dès les premières notes de l'ouverture pleine d’entrain, suivie d'un ravissant chœur d'une folle gaité, l’écoute attentive des spectateurs est perceptible. Le récitatif accompagné de la triste Galatée, demi-déesse incarnée par la soprano Louise Pingeot (semblant ici comme un poisson dans l'eau) éveille immédiatement l'intérêt ; sa première aria da capo « Hush, ye pretty warbling quire! » (Fais silence chœur mélodieux) chanté d'une voix suave et légère s’impose d’emblée. Lui répond avec tendresse, son amoureux, Acis, interprété par le vaillant ténor Peter Tantsits à la voix solaire et bien timbrée – un fidèle de Belle-Île, dont la carrière internationale a maintenant pris son envol. Quant au jeune ténor américain Tyler Nelson, il tient le rôle du berger Damon, compagnon d'Acis. On aime son chant bien projeté, son timbre agréable et son engagement dramatique sans faille.

Durant toute la durée de ce masque, on entend nombre d’airs et de duos sublimes ainsi que des chœurs polyphoniques de toute beauté comme « Wretched lovers » (Infortunés amants). Citons le très fameux duo entre Acis et Galatée « Happy we ! » (Heureux que nous sommes), ou encore le magnifique duo du chœur avec Galatée après la mort d’Acis. Pour finir, saluons le chant surpuissant de l'étonnant baryton basse Brandon Cedel. Après avoir surgi du fond de la salle pour une entrée menaçante, il fait trembler avec un tonitruant « I rage » suivi  de l’air« O ruddier than the cherry » (O toi, plus vermeille que la cerise) martelé et chargé de graves abyssaux.

Sans parvenir à ses fins pour séduire Galatée, il ne lui restera plus qu’à assassiner Acis. Celui-ci sera heureusement transformé en rivière éternellement porteuse d'amour par sa déesse bien-aimée.

 

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