Retour à Dumas

La Traviata - Barcelone

Par Jean-Marcel Humbert | mar 14 Octobre 2014 | Imprimer

Une représentation hyper traditionnelle de La Traviata a-t-elle encore sa place dans le paysage lyrique international, en un temps où la tendance privilégie plutôt les sopranos glamour assises sur les cuvettes des WC ? La question reste posée, mais la production de David McVicar balaie toutes les réticences tant elle colle parfaitement à l’œuvre. Annoncée ce soir, au Licéo, comme « nouvelle production » – ce qui est devenu une habitude dans tous les théâtres d’opéra – il ne s’agit en fait que d’une reprise d’un spectacle qui a beaucoup tourné en Grande-Bretagne entre 2008 et 2014 (Scottish Opera, Welsh National Opera) et a été présenté à Genève en 2013 (voir le compte rendu de Christophe Schuwey). La question du coût ne doit pas être étrangère au choix de ce spectacle à la fois simple et déjà amorti, quand on connaît les difficultés financières de l’opéra catalan. Mais alors que celui-ci fête les 15 ans de sa réouverture (1999) après le terrible incendie de 1994, un spectacle d’une conception plus moderne n’aurait-il pas été mieux venu ? Rien n’est moins sûr, car cette Traviata passe les années avec bonheur.

De fait, il s’agit de l’une des meilleures mises en scène de David McVicar. Celui-ci explique très simplement ses partis-pris de fidélité à Dumas : La Traviata ne se passe pas dans un palais, mais dans un petit appartement, chambres à coucher et salons se rapprochant au maximum des intérieurs parisiens de l’époque de Dumas. Il s’agit donc d’une Traviata débarrassée de tout effet parasite et détails décoratifs superflus. Tout en transposant l’action à la fin du XIXe siècle, la production revient à l’essentiel : comme sa courte vie, les options de Violetta sont étroites et contraignantes, menant à sa mort inéluctable. Sur ce postulat, la décoratrice Tanya McCallin a conçu un décor de quatre pièces un peu restreint et étouffant en draperies noires sur plusieurs plans. Parfois, celles-ci dégagent instantanément des espaces différents permettant de passer par exemple de la chambre à coucher au salon. Des jeux de transparence de la cloison du fond complètent le dispositif où les seules notes de couleur sont données par les robes des demi-mondaines.

Froid, rigoureux, voire oppressant ? L’ensemble s’anime et prend vie grâce au talent du metteur en scène, qui a un sens profond de l’harmonie scénique, de la mise en espace et de l’animation des choristes. Les personnages qui vont graviter autour de Violetta sont en effet nettement définis. Les femmes ne sont ni comtesses ni duchesses ; et certainement peu « respectables » : il s’agit de courtisanes, actrices, danseuses, souvent vulgaires, avec leurs servantes et autres couturières. En revanche, les hommes sont d’une classe sociale plus élevée venus là pour s’amuser ou, pour les plus jeunes et fortunés, y faire leur éducation sexuelle. On imagine ce qu’un tel programme, une fois mis en œuvre par McVicar, permet de variations dans l’appartement parisien de Violetta, où tout un demi-monde interlope se côtoie et où jeunes dandys, folles tordues et grisettes font plutôt bon ménage.


© Photo Licéo/Antoni Bofill

Pour cette nouvelle série de représentations (qui sera reprise à Barcelone en juillet 2015 après un passage à Madrid en avril), la distribution est totalement nouvelle. Patrizia Ciofi use de ses faiblesses pour construire un personnage déchirant, à cent lieues de ses consœurs souvent trop sophistiquées et artificielles. À l’acte I, les efforts physiques du chant toujours trop visibles sur son visage deviennent un atout pour exprimer les souffrances infligées par la santé déjà déclinante de Violetta. Ses qualités vocales ne sont évidemment pas les mieux adaptées à ce premier acte, mais là aussi elle en joue habilement : la voix un peu voilée, le manque de graves et les aigus arrachés peuvent être également mis sur le compte de la maladie de l’héroïne. La fragilité du physique de la cantatrice ajoute encore un atout à la construction de son personnage qui, passé le premier acte, vit en toute lucidité son dernier moment d’amour physique et sa descente aux enfers. Dès le deuxième acte, la voix de Patrizia Ciofi, plus tragique, devient parfaitement adaptée à la partition, et les moments de perfection s’enchaînent les uns aux autres jusqu’à la scène finale qui mérite vraiment le triomphe qui lui est réservé par un public de première qui n’est pourtant pas des moins difficiles.

Charles Castronovo campe de son côté un Alfredo tout à fait remarquable. Avec un physique de jeune premier et une voix idéale pour le rôle, il n’est jamais mièvre et propose une prestation musicale proche de la perfection. L'émotion est toujours sous-jacente, tout est joué avec tact et justesse, y compris la scène difficile des billets de banque. On note aussi, compliment à partager avec le metteur en scène, un parfait respect des situations et du texte qui n’empêche pas un bon équilibre entre les conceptions traditionnelles et d’autres un peu plus subversives. Quant à Vladimir Stoyanov (Germont père), il est tout aussi excellent. Loin d’être le père noble un peu ridicule et irritant que l’on voit trop souvent, il distille naturellement son texte de sa voix souple à la fois  expressive et intense. Quant à son interprétation scénique, très humaine, elle est tout en finesse, jamais outrée, ce qui fait que le personnage s’intègre fort bien dans l’ensemble sans que ses interventions paraissent jamais comme autant de « numéros ».

Le reste de la distribution est fait de silhouettes bien campées, jouant à l’unisson autour des rôles principaux. Les chœurs sonnent bien, sont parfaitement en place, jouent également fort bien. On n’échappe pas, bien sûr, à l’inénarrable ballet des matadors et bohémiens, mais pour une fois il ne passe pas trop mal, et s’y ajoute, transposition fin de siècle oblige, un ballet presque French-Cancan et des cris de filles sorties tout droit du Moulin Rouge. L’ensemble est fort bien dirigé par Evelino Pidò, qui, avec un tel plateau, n’a plus qu’à insuffler à son orchestre un surplus de sentiment pour qu’il se hisse au même niveau. Ce qu’il fait avec brio, sans parvenir toutefois à gommer les quelques faiblesses de la partition.

En alternance avec Elena Moşuc, Leonardo Capalbo et Àngel Òdena.
 
 

 

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