La Violetta des anges

La Traviata - Bordeaux

Par Jean-Claude Meymerit | lun 21 Septembre 2020 | Imprimer

Distanciation sociale oblige, en l’espace de quelques semaines, Pierre Rambert s’est vu obligé de modifier à Bordeaux toute sa mise en scène de La traviata présentée il y a deux ans au Capitole de Toulouse. Les représentations étaient prévues à l’origine sur la scène du Grand Théâtre pour l’ouverture de la saison lyrique 2020-2021. Ce cadre était idéal pour la vison chatoyante et fastueuse de l’œuvre imaginée par le metteur en scène. Hélas les conditions sanitaires strictes actuelles en ont décidé autrement. Toutes les équipes artistiques et techniques ont dû à regret quitter le luxe doré de la salle du Grand Théâtre pour investir celle de l’Auditorium plus ingrate et pas du tout adaptée à l’installation des décors et de la machinerie. Seuls quelques meubles, des tentures et surtout les surprenants costumes de Franck Sorbier ont pris place dans les malles du déménagement. Par des changements de couleurs de tentures à chaque acte, par des interventions répétées d’un couple de danseurs-figurants-machinistes, par de nombreux va-et-vient sur le plateau tenant compte des distances, Pierre Rambert a souhaité recentrer l’ensemble de l’ouvrage sur l’essentiel du drame. Comme autour d’une arène, les artistes du Chœur, tous vêtus de noir et très espacés les uns des autres, ont été positionnés sur les gradins derrière l’espace scénique dans une pénombre invitant le public à se concentrer uniquement sur les protagonistes. Toujours très bien dirigées par Salvatore Caputo, les voix survolent le plateau central comme un voilage musical, c’est très astucieux.


Elbenita Kajtazi (Violetta), Kevin Amiel (Alfredo) ©  Eric Bouloumie

Elbenita Kajtazi dans Violetta est la découverte de la soirée. Les divers registres vocaux que demande la partition pour le rôle, sont ici réunis dans des lignes de chant imbibées de grande pureté, de beauté et surtout de jeunesse. Le portrait est celui d’une femme du monde soumise et dévoyée malgré elle, passionnément amoureuse, qui à la demande pressante du père Germont se métamorphose sous les yeux d’un public ému en une femme effondrée, meurtrie et physiquement perdue. Cette fragilité physique se retrouve dans chacune de ses intonations vocales. Timbre envoûtant, aigus percutants, son grand air avec les notes finales éclatantes et tenues est un moment rare. Au dernier acte, nous la retrouvons diminuée, tremblotante, les bras disloqués, mais à la voix toujours aussi belle aux accents chauds et engagés. Debout sur son lit de mort, les bras tendus vers le ciel, la courtisane déchue laisse tomber à ses pieds une fleur fanée de camélia rouge, symbole de sa vie tumultueuse, avant de s’éteindre à tout jamais. Le jeu et la voix de cette grande chanteuse et comédienne, suscite de vives émotions. Nous avons découvert une immense Violetta. 

À ses côtés, l’Alfredo de Kévin Amiel paraît moins à l’aise. À la peine dans certains passages, le ténor en estompe quelques colorations vocales. Est-ce l’effet du trac ou d’une fatigue passagère ? Par contre, son air du II avec dans la cabalette des notes finales tenues avec assurance s’avère digne d’éloge. Germont père, malgré le très beau chant d’Antony Clark Evans, aux sonorités profondes et puissantes ne montre que trop rarement ses sentiments autoritaires et paternels, surtout dans le duo un peu distant avec son fils. Il semblerait que le baryton se soit blessé à la jambe, ce qui lui impose de s’asseoir assez souvent et de marcher avec une canne. Ces contraintes ne sont pas toujours adaptées aux exigences scéniques du rôle. 

Parmi les deutéragonistes, Annina devient dans cette production un rôle visible défendu avec beaucoup de panache par la talentueuse Julie PasturaudPaul Daniel à la tête de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine dirige somptueusement cette Traviata comme un grand opéra avec des appuis prononcés, des ralentis et toute l’énergie demandée pour un ouvrage de Verdi.

 

 

 

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