Horlogerie bijouterie

La Vie parisienne - Strasbourg

Par Fabrice Malkani | sam 13 Décembre 2014 | Imprimer

Magie d’Offenbach, magie de l’opéra : pour cette représentation strasbourgeoise de La Vie parisienne, le metteur en scène Waut Koeken a imaginé de doubler le rythme trépidant de la musique et l’effervescence échevelée de l’intrigue, placées sous le signe de la fuite du temps, par une saisie nostalgique de ce retour dans un passé qui fut notre modernité. Lorsque le rideau se lève, les images d’un film en noir et blanc défilent derrière une image d’horloge dont les aiguilles tournent à rebours. Le cours de cette remontée dans le temps s’immobilise dans le silence, les couleurs apparaissent, le coup de baguette d’un prestidigitateur fait apparaître des paillettes qui donnent le coup d’envoi de l’ouverture. Belle façon de susciter l’attente, de créer l’émotion, de donner concrètement à voir la verticalité du temps avant sa représentation horizontale sur un plateau semblable à une projection de l’horloge, avec son anneau médian qui tourne à plusieurs reprises en entraînant les personnages dans son mouvement.

Les beaux décors de Bruno de Lavenère évoquent avec subtilité la gare d’Orsay – désormais musée – pour cette « gare de l’Ouest » reprenant vie l’espace d’une représentation.  En parfaite osmose avec le chef d’orchestre Claude Schnitzler, grand connaisseur de l’œuvre qu’il a dirigée une bonne soixantaine de fois, cette mise en scène se clôt par un feu d’artifice qui répond aux paillettes du magicien, posant les bornes de la féerie d’une horlogerie de précision. Précision dans le flux entraînant et irrésistible de la musique, mais aussi dans les changements de tempo illustrant la synchronisation parfaite des instrumentistes de l’Orchestre symphonique de Mulhouse et des chanteurs (par exemple dans l’accélération du refrain « Sa robe fait frou, frou, frou, frou » et le maintien du tempo plus posé des couplets).


© ONR Photo-A.Kaiser

Guillaume Andrieux est un Raoul de Gardefeu vif et acrobate, aussi agile dans son articulation et sa projection que dans ses déplacements sur scène : la voix est claire et souple, passant avec aisance du registre émouvant (« Ce que c’est pourtant que la vie ») aux tonalités burlesques (« Jamais, foi de Cicérone »). Le contraste physique est assurée avec Thomas Morris, qui compose un Bobinet sûr de soi, d’une bonne assise vocale (« Elles sont tristes les marquises »). Les dialogues très réduits, concession à l’exigence de rapidité de l’époque actuelle, sont modernisés sans faute de goût, même si les allusions à l’actualité ne sont pas toujours d’une finesse extrême (mais c’est souvent la loi du genre).

Sans être dépourvue de qualités, la Métella de Delphine Haidan ne convainc pas entièrement dans le rondeau « Vous souvient-il, ma belle » dans lequel point peu d’émotion, mais elle se rattrape dans le dernier acte avec l’air « C’est ici l’endroit redouté des mères », spirituellement chanté. Mélanie Boisvert est éblouissante en gantière, en chanteuse de tyrolienne comme en veuve de colonel : elle a assurément l’abattage requis pour le rôle, les qualités vocales, de nuances et de puissance qui lui permettent de séduire tout autant le bottier et le baron que l’ensemble du public.

On regrette que Christian Tréguier soit – en tout cas ce soir – en si petite forme vocale : son baron de Gondremarck peine à chanter plutôt qu’à parler, et ses couplets s’en ressentent. Agnieszka Slawinska est en revanche une Baronne parfaitement à la hauteur, tandis que le Brésilien de Mark Van Arsdale rate l’air redoutable « Je suis Brésilien, j’ai de l’or », dont les paroles sont en partie inaudibles, pour se rattraper heureusement dans le duo et le finale du dernier acte.

Guy de Mey est un excellent Frick (et Prosper) – auquel on a donné l’apparence de Karl Lagerfeld, mais qui se présente sous le nom de « Jean-Paul… bottier » – donnant toute la mesure de son talent vocal et scénique. Tous les seconds rôles sont très réussis, de Jean-Gabriel Saint-Martin en Urbain et Gontran à Anaïs Mahikian en Pauline. Les Chœurs de l’Opéra du Rhin, dirigés par Sandrine Abello, à qui appartiennent le premier et le dernier mot, sont remarquables de précision et de justesse.

Ce travail d’orfèvre est rehaussé par les costumes chatoyants de Carmen Van Nyverlseet, les lumières de Nathalie Perrier et la chorégraphie de Philippe Giraudeau, qui concourent à la qualité et au charme enivrant du spectacle donné au cœur de la « Capitale de Noël ».

 

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