Bon accord, mauvais procès

L'Affaire Tailleferre - Limoges

Par Laurent Bury | mar 11 Novembre 2014 | Imprimer

Bien que née en banlieue parisienne, Germaine Tailleferre est régulièrement honorée dans le Limousin. En effet, en novembre 2009, l’Opéra de Limoges présentait La Fille d’opéra et autres « pasticheries », spectacle mis en scène Jean-François Vinciguerra. Les quatre « Opéras bouffes » par lesquels la compositrice proposait une « petite histoire lyrique de l’art français, du style galant au style méchant » (c’est le sous-titre figurant sur la partition) étaient réunis pour une visite guidée du « musée de l’opéra ». Cinq ans après, on ne prend surtout pas les mêmes mais on recommence, et cette fois avec l’appui de l’Education nationale, qui a décidé d’inscrire ces œuvrettes au programme du baccalauréat 2016. On pourrait se demander pourquoi, en ces temps de disette et d’austérité, l’on ne s’est pas contenté de reprendre un spectacle pas si ancien, à moins que décors et costumes aient déjà été détruits.

Créés le 28 décembre 1955 par l’ORTF, avec une équipe incluant Claudine Collart et Lucien Lovano, ces quatre opéras de poche – ils durent entre 15 et 20 minutes chacun – ont été redonnés en septembre 1962, toujours par l’ORTF, avec les piliers de ce genre de concert (Lina Dachary, Michel Hamel, Aimé Doniat, Bertrand Demigny…), puis ce fut le silence. Ces dernières années pourtant, la partition a été redécouverte et fait le bonheur des jeunes chanteurs (à l’Ecole de musique de Bobigny en 2009) et des troupes amateurs (l’ensemble Vocalya en 2010). De fait, il s’agit d’une musique tout à fait réjouissante, aux exigences vocales relativement limitées. Des quatre pastiches, les deux premiers sont sans doute les moins convaincants : La Fille d’opéra se veut « dans le style de Rameau » et Le Bel ambitieux « dans le style de Rossini », soit deux compositeurs dont on avait en 1950 une vision assez différente de celle que plusieurs décennies de redécouverte nous offrent aujourd’hui. La musique imitant Rameau évoque plutôt Massenet pastichant le Dijonnais dans Manon (l’allusion à Rameau est sans doute liée à la popularité des Indes galantes reprises à Garnier en 1952, bien plus qu’à une relle connaissance de sa musique) ; quant à Rossini, on ne voit pas trop ce qui devrait faire penser à lui dans une partition évoquant plutôt l’opéra romantique de manière générale. Les livrets, en revanche, sont plus que savoureux, Denise Centore (nièce de Germaine Tailleferre) se livrant sans retenue à une parodie assez cocasse, avec un décalque de « Tristes apprêts » ou un Faubourg Saint-Germain digne du Labiche d’Un chapeau de paille d’Italie.

Face à des textes aussi truffés de références culturelles qui ne parlent plus guère au grand public, quel spectacle offrir ? Marie-Eve Signeyrole s’est posé la question et a choisi de réunir les quatre intrigues en une, en imaginant un tribunal où l’on jugerait les crimes et délits commis par les divers protagonistes. Cette idée permet un spectacle foisonnant et déjanté, avec un décor à transformation comme les aime Fabien Teigné, des danseurs et figurants assez envahissants, un récitant – comme à la radio – et une juge-acrobate un peu caractérielle. Malgré tout, on peine à adhérer vraiment à cette proposition, qui fonctionne toutefois beaucoup mieux dans la deuxième partie. Il faut dire aussi que La Pauvre Eugénie et M. Petitpois achète un château sont musicalement bien plus inspirés, peut-être parce que la musique pastichée en était plus familière dans les années 1950. La parodie de Gustave Charpentier est un régal absolu, musical et textuel : outre des dialogues dignes de L’Assommoir, on y trouve une réécriture du grand air de Louise, devenu ici « Après l’instant où je me suis livrée », et le final reprend la mélodie de la marchande d’oublies, sur les paroles « Où y a Gégène, mesdames, y a le plaisir »… Quant au faux Offenbach, on croirait du vrai, et du meilleur, y compris dans sa veine « opéra-comique », avec le charmant duo réunissant Héloïse Petitpois et Adelestan de la Bombardière. Curieusement peu audible dans les premières mesures de Pouponne, Magali Arnault-Stanczak brille dans les vocalises concluant La Fille d’opéra et nous ravit en demoiselle Petitpois. Avec un timbre riche et des graves nourris, Kimy McLaren est excellente, tant en comtesse qu’en lingère, peut-être les deux rôles les plus lourds du spectacle. Jean-Michel Richer a une voix de ténor extrêmement légère, dont on espère qu’elle prendra plus d’ampleur avec les années. Dominique Coté fait preuve d’une remarquable aisance scénique dans ses quatre rôles : dommage qu’il ne fasse pas toujours passer dans son chant la truculence dont il est capable comme acteur. Luc Bertin-Hugault prête une belle voix de basse à quatre personnages on ne peut plus différents, paysan, mondain, souteneur ou aristocrate. La grande surprise est de découvrir Christophe Rousset à la tête de l’Orchestre de Limoges et du Limousin : les échos ramistes de La Fille d’opéra (où Tailleferre semble plutôt imiter Le Devin du village) trouvent bien sûr un chef plus que compétent, mais l’art avec lequel le fondateur des Talens lyriques dirige les autres pastiches nous rappelle qu’il s’est brillamment aventuré jusqu’à la fin du XIXe siècle dans Tragédiennes 3, par exemple. La réussite est complète sur le plan musical ; on aimerait que ce spectacle soit repris dans d’autres maisons d’opéra, ce qui permettrait d’élaguer un peu certains excès d’agitation scénique. Et qui sait, maintenant que la redécouverte est en marche, peut-être entendrons-nous un jour d’autres opéras de Germaine Tailleferre, sa Petite Sirène sur un livret de Philippe Soupault, ou Le Maître, sur un texte d’Eugène Ionesco.

 

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