Tout l'éclat d'un joyau

Lakmé - Marseille

Par Maurice Salles | dim 07 Mai 2017 | Imprimer

Lakmé au musée ? La formule est reprise, de temps à autre. Et comme en son temps la production où brillait Natalie Dessay en démontra l’inanité, celle coproduite par Lausanne et l’Opéra-Comique, même moins satisfaisante sur le plan théâtral, confirme que des interprètes d’exception préservent l’œuvre de la mise au rencart. Elle arrive à Marseille après être passée par divers opéras de l’Hexagone. S’est-elle rodée au fil du temps ? A-t-elle été mieux préparée qu’ailleurs, en particulier pour la direction d’acteurs ? L’installation scénique a-t-elle été adaptée judicieusement aux dimensions du plateau marseillais ? Quels qu’en soient les motifs, la scénographie de Caroline Ginet ne nous a pas semblé aussi accablante que dans notre souvenir de Toulon. Certes, les lumières dans le banyan nous paraissent, cette fois encore, moins des étoiles que des guirlandes électriques d’arbre de Noël, certes l’empilement géométrique censé représenter l’architecture d’un temple nous semble jurer avec la souplesse de la musique, si évocatrice de cette sensualité qui fait fantasmer les Anglais du livret. Certes, la mise en scène de Lilo Baur ne s’est pas purgée des incongruités diverses, comme le datura jaune simultanément défini par son éclatante blancheur, ou la foule figée quand elle est dépeinte par Rose comme surexcitée. Mais peut-être la direction d’acteurs a-t-elle été plus attentive, la procession initiale donne davantage le sentiment de la conviction, certains personnages gagnent en relief, comme Mistress Benson, et des nuances comme le dépit discret de Rose quand Frédéric semble refuser de la comprendre à demi-mot ne sont pas négligées, donnant ainsi aux personnages la profondeur que le rôle ne leur accorde pas. Seuls les éclairages de Gilles Gentner nous laissent perplexe, parce que leur refus du naturalisme ne s’accorde pas avec les données chronologiques qui fondent la structure du drame et déterminent les enchaînements sentimentaux. En surlignant des moments clés, ses lumières tendent à créer des tableaux qui tirent l’œuvre vers la convention dont l’interprétation vocale et musicale tend si heureusement à la délivrer.


Depuis cinq ans Sabine Devieilhe incarne la fille du brahmane avec un bonheur unanimement reconnu. Elle ne déçoit pas les attentes : la voix est peut-être plus pleine d’harmoniques dans le medium et les graves, et le registre aigu n’a rien perdu de son étendue et de son brillant. Trilles, pianissimi, messe di voce, les effets virtuoses sont au complet, intégrés par la musicienne à la composition du personnage élevé dans la conviction d’être voué aux Dieux, comme le prouve sa voix d’exception. Le talent de l’actrice, qui va de pair avec celui de la chanteuse, augmente l’émotion et la séduction, qui déclencheront un raz-de-marée d’acclamations aux saluts. Il n’est pas facile d’être le partenaire d’une Lakmé pareille. Son Gérald, acclamé lui aussi aux saluts, déçoit légèrement : la voix de Julien Dran est étendue, vigoureuse, et il affronte crânement la tessiture du rôle, sans même recourir comme d’autres interprètes à la voix mixte ou au falsetto dans les suraigus. Cela peut donner quelque dureté aux notes extrêmes, et il semble avoir du mal à nuancer les reprises pour faire oublier leur nature de procédé systématique. Le physique imposant de Nicolas Cavallier confère d’emblée au personnage de Nilakhanta l’autorité inhérente à son rang et à son rôle dans la société indienne. Hormis quelques moments où le souffle a semblé court au premier acte, après un début solennel, le bronze de la voix et sa montée dans l’aigu ne nous ont pas déçu, et des ovations l’ont chaleureusement salué. Beau succès bien sonore aussi pour Majdouline Zerari, dont la voix ambrée et joliment conduite, sans le plus petit excès, donne à sa Mallika  une élégance assez rare, et se marie délicieusement à celle de l’héroïne dans un duo des fleurs enivrant. Loïc Félix aussi donne à Hadji une résonance qui dépasse l’exigüité du rôle chanté, avec la maîtrise et la musicalité qu’on lui connaît. Bonnes prestations aussi celles d’Anaïs Constans et d’Emmanuelle Zoldan, respectivement Ellen et Rose. Ce dernier personnage est à peine esquissé mais l’interprète parvient à lui donner une existence convaincante, et celle d’Ellen en a le caractère primesautier sans tomber dans une pétulance excessive. Même sobriété pour Marc Scoffoni, le raisonnable Frédéric, et pour Cécile Galois dont la Mistress Benson a du relief sans outrance. Un grand satisfecit au chœur maison : s’il nous a semblé percevoir un léger flottement à son entrée du premier acte, toutes les autres interventions, en particulier au cours du complexe deuxième acte, ont été d’une musicalité accomplie. Il serait injuste de ne pas mentionner la réussite du ballet des bayadères, dans la chorégraphie d’Olia Lydaki.


Robert Tuohy dirigeait déjà la Lakmé où Sabine Devieilhe avait fait sa prise de rôle. Sommes-nous victime d’autosuggestion, en trouvant sa direction à Marseille plus riche, plus profonde, plus accomplie ? Il avait déjà su alors allier énergie, clarté et précision et faire chanter l’orchestre tout en soutenant les chanteurs. On retrouve cette maîtrise, peut-être portée à un niveau supérieur, avec un souci évident du son où l’étrangeté des timbres installe la dimension exotique et où les intensités sonores suggèrent les sentiments. Il obtient de l’orchestre des successions de finesses arachnéennes qui ravissent et de dissonances qui alarment, ne marquant pourtant les effets qu’avec une sobriété spartiate, dans un équilibre qui émerveille car il ne sacrifie rien du lyrisme. A-t-il cherché à mettre en relief les références à Bizet si nombreuses dans l’orchestration ? Elles brillent ici avec une netteté inouïe. Faut-il dire combien cette direction et la réponse de l’orchestre nous ont comblé ? Et que cette réussite ait été clairement perçue, à en juger par l’accueil réservé au chef par le public, où pourtant les néophytes ne manquaient probablement pas, puisque les airs de bravoure ont été entrecoupés d’applaudissements inopportuns, ajoute à notre satisfaction. On souhaite les mêmes bonheurs aux spectateurs des deux représentations restantes, et aussi de ne pas subir comme nous les battements répétés des portes d’une loge ! Ainsi pourront-ils admirer dans tous ses détails le joliesses d'une oeuvre que l’art des interprètes fait étinceler comme un joyau.