Emile qui rit, Prosper qui pleure

L'Amour africain - Paris

Par Laurent Bury | mer 28 Février 2018 | Imprimer

Parmi les gloires musicales oubliées de la France, on pourrait s’étonner qu’Emile Paladilhe n’ait pas encore connu un retour en grâce, car ce compositeur aurait pourtant de quoi retenir l’attention par-delà ses seuls mérites artistiques. Comment refuser notre intérêt à celui qui fut en 1860 le plus jeune lauréat du Premier Grand Prix de Rome, remporté à l’âge de 16 ans avec la cantate Le Tsar Ivan IV ? Hélas, à l’exception d’un ou deux airs exceptionnellement enregistrés dans le cadre de récitals téméraires, la musique de Paladilhe reste ignorée par le disque, à l’exception de ses compositions sacrées qu’a eu à cœur de défendre l’ensemble « Chœur et Orchestre français d’oratorio » dirigé par Jean-Pierre Loré.

Il reste donc beaucoup à faire, et l’on remerciera donc une fois de plus la Compagnie de l’Oiseleur d’avoir inscrit à son programme une de ces raretés qu’elle aime à révéler. Créé Salle Favart deux mois après Carmen, L’Amour africain est un étrange livret qui réunit les deux actes les plus différents qui soient, en partie inspiré d’une des pièces réunies par Mérimée dans son Théâtre de Clara Gazul. Le premier acte, entièrement dû à Ernest Legouvé (futur beau-père de Paladilhe), relève de la plus franche comédie, avec notamment un duo réunissant une comtesse éprise de cuisine et son époux qui se rêve impresario, et une « Complainte du prix de Rome » ironisant sur les déboires des lauréats auquel on oppose toujours le succès de leur fameuse cantate. Le deuxième acte, en revanche, reprend le court drame conçu par Mérimée, où deux hommes sont prêts à s’entretuer pour l’amour d’une belle (amour « africain » parce que les protagonistes en sont des Maures dans la Cordoue du Moyen Age). La tragédie se termine néanmoins par une pirouette, et les morts se relèvent puisqu’il s’agissait simplement d’un « opéra dans l’opéra » interprété par les trois artistes qui, au premier acte, rendaient visite au comte et à la comtesse. Ce rapprochement étonnant du rire et des larmes a le grand mérite de nous offrir un aperçu de la diversité de l’art de Paladilhe. Et l’on admire le talent d’un compositeur à l’inspiration mélodique constante, capable de subtile ironie, prêt à satisfaire le désir d’exotisme de ses contemporains (« Chanson italienne » du premier acte, « Marche arabe » du second), et habile à soutnir la tension dramatique du long duo puis trio qui sert de dénouement aux amours contrariées de Zeïn et Nouman pour Mojana.

La résurrection s’annonçait prometteuse : elle fut hélas en partie amputée par un refroidissement qui a privé la distribution d’un de ses membres. Le baryton Benjamin Mayenobe étant dans l’impossibilité de chanter son rôle, il a fallu trouver en moins de 24 heures une solution pour sauver le concert, en sacrifiant seulement un des airs qu’il devait interpréter, et hélas le quintette final du premier acte. Ambroise Divaret, normalement membre du chœur, s’est chargé de déclamer le texte du comte et de chanter sa partie dans le premier quintette, tandis qu’à l’Oiseleur en personne revenait la lourde charge d’ajouter la susdite « Complainte du prix de Rome » à son propre rôle. Par chance, le chef de troupe est particulièrement en voix ce soir-là, et il livrera au second acte une interprétation passionnée du « Chant du cheval », l’air qui est à l’origine de son intérêt pour cet opéra-comique. Le ténor Sébastien Obrecht complète dignement la distribution masculine dans le rôle exigeant de Paul Delatour, alias Nouman au deuxième acte.

Parmi les dames, Chloé Chaume n’intervient guère que dans deux morceaux du premier acte, mais son timbre séduisant prête toute la distinction voulue à la « comtesse du Pot-au-feu ». Le grand rôle féminin est néanmoins celui de Margarita, où Aurélie Ligerot trouve l’occasion de déployer une belle virtuosité et des aigus d’une assurance enviable, en particulier dans sa « Chanson italienne », tandis que le rôle de Mojana sollicitera davantage ses ressources expressives.

N’intervenant que deux fois au cours de la soirée, le chœur dirigé d’une main ferme par Martin Robidoux remplit fort bien son office. Et cette résurrection de L’Amour africain est évidemment portée de bout en bout par la pianiste Mary Olivon, également chef de chant, indispensable pilier de cette opération comme elle l’était déjà en décembre pour L’Inde de Weckerlin.

Rassurez-vous, si vous avez manqué l’un des concerts lors desquels la Compagnie de l’Oiseleur fait revivre ces œuvres françaises négligées, vous aurez bien d’autres possibilités de vous rattraper, puisque sont annoncées bien d’autres gâteries pour les deux années à venir, avec des partitions signées Reynaldo Hahn (La Reine de Sheba), Victor Massé (Paul et Virginie) ou Cécile Chaminade (Les Amazones), entres autres…

 

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