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Lars Ulrik Mortensen : « mon rêve : Rameau ! »

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Interview
10 avril 2024
Claveciniste, chef d’orchestre et directeur artistique de Concerto Copenhagen depuis près de vingt cinq ans, Lars Ulrik Mortensen dirige régulièrement, chez lui, à l’Opéra Royal de Copenhague.

Infos sur l’œuvre

Détails

C’est le cas cette saison pour la reprise de la fameuse production de Saül de Haendel crée à Glyndebourne et il a près de dix ans et somptueusement mise en scène par Barrie Kosky. Rencontre perchée au sommet du magnifique bâtiment de l’opéra. Sous nos pieds, un bras de mer enlace la capitale danoise et le château d’Amalienborg.

Haendel, ici à Copenhague, est-ce une évidence ?
Cela fait vingt ans que le Concerto Copenhagen – que nous appelons CoCo – collabore avec l’Opéra Royal de Copenhague. Cela a débuté en 2002 avec Giulio Cesare où Andréas Scholl tenait le rôle principal, ce fut un énorme succès.

Savez-vous que quand Andréas Scholl parle de son meilleur souvenir sur scène, c’est précisément cette production et votre collaboration qu’il évoque ?

Il est adorable. Savez-vous que c’était l’une de ses premières prises de rôle dans une production lyrique et il y a fait sensation ! Jusqu’alors, la musique baroque n’avait qu’une présence marginale à Copenhague – contrairement au reste de l’Europe -. Nous étions très en retard. Or, avec Giulio Cesare, non seulement Andreas s’est révélé spectaculaire, mais dans la mise en scène de Francisco Negrin, toute la production était au diapason. Je crois que je peux affirmer que pour la première fois, le public danois pouvait expérimenter le potentiel d’un opéra baroque ; Réaliser combien cette musique est finalement plus contemporaine que bien des œuvres plus tardives.

Ce premier succès à l’Opéra Royal, en a appelé d’autres, j’imagine ?
Tout à fait. Depuis, nous avons tenu la fosse pour cinq ou six productions de Haendel, les trois Monteverdi, quelques oratorios, The Fairy Queen de Purcell, sans oublier Mozart et Gluck.

Qu’en est-il de la musique française ?
C’est mon vœu le plus cher ! Voilà vingt ans que je travaille à convaincre la Maison de monter Rameau. Quoi qu’il en soit, nous nous sentons chez nous, ici. En jouant sur instruments anciens, nous apportons des couleurs différentes aux partitions qui y sont habituellement montées.

Revenons en arrière. Si le baroque n’avait que peu d’échos au Danemark il y a vingt ans, qu’est ce qui vous y a amené, vous qui êtes natif de Copenhague ?
Voilà qui me ramène à ma jeunesse… Enfant, j’ai baigné dans la musique classique, maîtrisien dans le chœur de la radio nationale. Adolescent, je me suis tourné vers le rock et le jazz, dont je pensais faire mon métier.
J’ai découvert le clavecin à la vingtaine, un peu par accident. C’était sans doute le seul clavier auquel je ne me sois pas encore essayé ! Et là… je ne sais trop comment le dire, j’ai trouvé mon son (« I found my sound »). Je connaissais naturellement Bach, Haendel, Vivaldi, mais j’ai alors pu explorer toute la musique antérieure qui m’était totalement inconnue. Surtout, un nouveau continent s’est ouvert à moi, celui de la liberté : Interpréter le répertoire classique, à mon sens, c’est faire « comme écrit », reproduire. J’ai découvert qu’improvisation, spontanéité étaient les raisons d’être de ce répertoire qui perd toute consistance sans ces éléments fondamentaux. Voilà qui n’a cessé de me fasciner depuis.

Qu’est ce qui vous a amené à la direction ?
Comme claveciniste, j’ai eu la grande chance de trouver de merveilleux partenaires de musique de chambre qui m’ont beaucoup appris et avec qui j’ai pu explorer cet immense répertoire : Le violoniste John Holloway, la soprano Emma Kirkby dont j’ai été l’accompagnateur dépendant de nombreuses années… Ce n’est que peu à peu, dans les années 1990, qu’on m’a proposée de diriger et que l’envie m’en est venue.

Je ne suis pas un chef au sens traditionnel parce que je ne pense pas que la musique baroque en ait besoin. Je me satisfais bien plus de diriger depuis mon instrument, d’être un « playing conductor », « primus inter pares ». Je me suis également rapidement interdit de diriger des phalanges modernes, même pour le Messie, l’Oratorio de Noël ou les Brandebourgeois, me concentrant exclusivement sur l’interprétation sur instruments anciens. C’est un choix assumé.

                                                                                                                             ©Lees-photo

Voilà qui m’amène à une autre facette de votre travail. Quel est votre moteur ?
Faire ce que je fais un peu mieux qu’hier, d’abord. Et puis je trouve également moteur et énergie auprès de mes collègues et partenaires. Cela me nourrit intimement. Je crois profondément que les instruments, le style de la musique ancienne, l’approche des musiciens créent un univers sonore unique. Je parlais d’improvisation, de spontanéité. J’invite mes musiciens à prendre l’initiative, à jouer avec les possibles, avec les dynamiques, les nuances… Nous nous connaissons si bien qu’un simple signe appelle de nouvelles tentatives.

Vous formez finalement un vieux couple, si intime, qu’une moue, un geste suffit à faire passer un message?
Absolument, et je ne pourrai travailler différemment, j’ai besoin de ce mode d’échange, de communication. Si les gens attendent de moi que je leur explique quoi faire et comment, cela ne m’intéresse pas.

Vos instrumentistes vous accompagnent donc depuis longtemps ?
Oui, pour la plupart. Ils ont pour le moins grandi dans cette tradition, y sont entraînés. Il ne s’agit pas de faire correctement. Je n’ai d’ailleurs jamais bien compris le terme perfection. De quoi s’agit-il ? Qui le décide ?
Avec Saül, il ne s’agit pas de dire « c’est ainsi qu’il faut faire » mais de construire un certain nombre de possibles à explorer, et d’en choisir un, sur le moment. Parfois cela fonctionne parfaitement, parfois non. Interpréter ce n’est pas simplement éviter les erreurs !

Nous avons évoqué les grands noms de la musique ancienne, vos Variations Goldberg ont remporté un succès international, mais vous aimez également les redécouvertes comme ce concert à venir autour de Johan Helmich Roman, « le Haendel suédois » dites-vous, ou encore le disque Champagne autour de Lumbye, compositeur du XIXe mais sur instruments d’époque. Quel est votre répertoire de prédilection ?
C’est vraiment une prise de conscience formidable que la musique ancienne soit tellement plus vaste que ses compositeurs les plus célèbres ! Naturellement, j’aime Bach, Haendel, Vivaldi… qui ne les aime pas ? Mais plus vous plongez dans ce répertoire, plus la musique que vous découvrez vous inspire car certains noms sont tombés dans l’oubli, non par manque de talent, mais par hasard ou accident. Pensez à Georg Muffat, Jean-Henri Anglebert… Il y a tant de routes à prendre ! Si vous limitez l’Italie à Montverdi et Carissimi, vous vous privez de Dario Castello, de Giovanni Battista Fontana… Peu importe où vous regardez. Plus vous regardez, plus vous trouvez de nuances, voilà ce qui me fascine et m’anime. Il s’agit d’un sentier de découverte qui ne s’achève jamais.

Vous êtes donc un rat de bibliothèque ?
Oh que oui !

Avez-vous un lieu de prédilection pour vos recherches ?
Nous sommes très gâtés ici à Copenhague, la British Library est évidemment également merveilleuse… Parfois il faut se muer en détective, et j’adore cela.

Votre prochain programme Spring, autour des sons de la nature ira jusqu’en Chine ce printemps. Le CoCo y interprétera Fischer, Vivaldi mais également Ottorino Resppighi, vous aimez ces pas de côté vers une création plus contemporaine ?
Tout à fait, du moment que cette musique est écrite pour instruments anciens ce qui est le cas de la suite Gli Ucelli qui date de 1927 et que Karl Aage Rasmussen a arrangé pour nous en 2015. Ce compositeur danois a été pendant assez longtemps notre compositeur maison, nous lui passons régulièrement commande pour Concerto Copenhagen, ce qui est inhabituel pour un ensemble de musique ancienne. Il a écrit pour nous un incroyable arrangement des Quatre Saisons de Vivaldi, ainsi qu’un concerto pour violon et un second pour hautbois. Nous travaillons désormais avec lui mais également d’autres compositeurs, tout aussi fascinés par les couleurs, les teintes que permettent les instruments d’époque.

Et qu’en est-il de votre rapport à la mise en scène contemporaine ?
Saül est une production spectaculaire, visuellement scotchante, très puissante dramatiquement… et ce n’est pas toujours le cas. J’ai rarement participé à une production avec une telle connexion, une telle clarté entre les éléments musicaux et psychologiques, les motivations des personnages, le sous-texte… Et pourtant, savez-vous, je suis toujours très impliqué : Cette fois encore j’ai participé à toutes les répétitions depuis le clavecin.

Voilà qui n’est pas si fréquent pour un Maestro.
Effectivement, mais c’est la seule méthode de travail qui me convienne car mon job est de m’assurer que tous les signaux musicaux sont clairs. Cela a été formidable de collaborer avec un metteur en scène qui ne se contente pas de dire « maintenant descends à l’avant-scène… », mais plutôt « maintenant, tu descends à l’avant-scène parce que… ». Or dans une partition comme Saül, il y a des centaines de moments où mes impulsions musicales, mes dynamiques doivent être parfaitement connectées à ce que je vois.

Voilà qui crée un lien particulier avec les chanteurs.
Absolument, il y a une infinité de possibles dans l’interprétation. Je ne pourrais arriver quelques semaines avant la Première en imposant tempi, cadences… J’ai besoin de voir et comprendre avant de proposer.

Et d’utiliser la sensibilité de chaque interprète ?
Énormément. Sa sensibilité mais également sa flexibilité. Vraiment, j’ai rarement travaillé sur une production où le moteur de l’action était à ce point central dans la mise en scène et cela me semble indispensable.

Vous n’avez donc rien contre les mises en scène modernes ?
Il y a des visions historiques qui n’ont pour moi aucun sens, au même titre que certains choix modernes. L’essentiel est ailleurs, dans le lien entre les éléments psychologiques et musicaux. Ce qui ne m’intéresse vraiment pas, c’est de créer un musée. Il faut être pertinent pour le public d’aujourd’hui. Ceci dit la conscience de la dimension historique est indispensable, elle est si intimement liée à la musique !

Pour terminer, avez-vous des envies, des projets qui vous tiennent particulièrement à cœur ?
Il y en a beaucoup ! L’an passé par exemple nous avons donné cinq représentations de Light : Bach Dances à la Philharmonie de Paris avec le chorégraphe Hofesh Shechter. Ce fut un grand moment que j’aimerais renouveler.
L’an prochain, je me réjouis de monter un opéra de Vivaldi, Griselda, pour la première fois à Copenhague depuis une éternité.
Mon rêve absolu serait de faire résonner Rameau, ici, au Danemark et j’ignore si je vivrai assez longtemps pour cela. C’est un peu comme pour Haendel, ici, il y a vingt ans. Les gens ne sont pas conscients de l’originalité de ce langage musical, de l’intime intrication entre musique et chorégraphie, de la manière de raconter une histoire, de construire une forme musicale, à quel point cela peut être puissant musicalement et dramatiquement.

Quelle pièce choisiriez-vous ?
Cela n’a aucune importance. J’aime tout son corpus, ce qui compte c’est ce que l’on peut donner à voir et à entendre. Le dernier spectacle qui m’a ébloui étaient les Indes Galantes à l’ONP il y a deux ans. J’aimerais vraiment que l’on puisse faire découvrir cet univers, ce type de drame musical à Copenhague. Je joue cette musique ailleurs mais j’aimerais que ce soit le cas ici.

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