De l'art de tout gâcher

Le Crépuscule des Dieux - Bayreuth

Par Dominique Joucken | jeu 01 Septembre 2022 | Imprimer

C'est la colère qui domine au moment du rideau final pour cette nouvelle Tétralogie à Bayreuth. Valentin Schwarz a tout simplement loupé le coche, et termine le quatrième volet du Ring sur un échec cuisant. Son acte III du Crépuscule des Dieux est un ratage, d'autant plus impardonnable que le début de la représentation promettait beaucoup : le prologue est très réussi, avec ses Nornes tout droit sorties d'un film d'horreur et son duo Siegfried/Brünnhilde en forme de scène de ménage. L'acte I est encore mieux venu, puisque les références constantes du metteur en scène à l'univers des séries télévisées tombent à pic pour les Gibichungen : Gunther et Gutrune ne sont-ils pas de parfaits exemples de cette génération biberonnée aux réseaux sociaux et au culte des apparences ? Hagen n'est-il pas le méchant idéal, « the guy you love to hate » ? L'acte II est sans doute le sommet du cycle : délaissant sa tendance à la surcharge décorative et à l'accumulation d'événements, Schwartz opte pour un décor blanc d'une totale sobriété, et un jeu sur les éclairages et la fumée, qui laisse les passions des personnages à nu et qui montre quel grand metteur en scène il pourrait être s'il ne cherchait pas à faire trop de choses à la fois, et s'il consentait à trier ses idées. Le problème est que, pour l'acte III, son inspiration est définitivement tombée en panne. Situant l'action au fond d'une piscine, il ne parvient pas à choisir entre l'abondance du début et la sobriété du II, et son propos s'enfonce petit à petit dans l'insignifiance, jusqu'à un final complètement ridicule et sanguinolent. Le public était pourtant réceptif, avec pour preuve un rideau à l'acte II où les huées avaient disparu, signe que l'Autrichien n'est victime d'aucun préjugé. Ce troisième acte a besoin d'une refonte d'urgence, sous peine d'handicaper gravement un Ring qui compte par ailleurs de très beaux atouts.

La Brünnhilde d'Iréne Theorin, par exemple, qui nous a fait peur dans le prologue, avec un duo inaudible où ses graves partent en capilotade. Mais elle se ressaisit dès la scène avec Waltraute, et offre un acte II glorieux. Quant à son immolation, elle reste celle d'une tragédienne de premier ordre, qui sait transformer son vibrato parfois lourd en atout. Et la femme a autant de caractère que la chanteuse : elle adressera un superbe doigt d'honneur à un spectateur mécontent au moment des saluts. Ambiance ! Son Siegfried est au diapason, comme si les ondes positives ou négatives passaient de l'un à l'autre dans le couple. Stephen Gould est lui aussi à la peine dans le Prologue, mais son arrivée dans le palais des Gibichungen lui permet de déployer enfin son format héroïque, et le récit et la mort du III le trouvent en excellente forme, même si les aigus sentent toujours un peu l'effort. Globalement, ce Siegfried est plus déclamé que chanté, ce qui parait être le lot de tous les titulaires du rôle après une fréquentation assez longue.


© Bayreuther Festspiele

Le Gunther de Michael Kupfer-Radecki donne du caractère a son personnage, quitte à forcer parfois sa voix qui reste essentiellement lyrique. Le jeu d'acteur impressionne : rarement a-t-on rendu avec autant de férocité le caractère superficiel et veule du personnage. Sa Gutrune confirme les promesses de L'Or du Rhin, où elle était Freia : Elisabeth Teige a une voix aussi opulente que son physique, et elle en joue avec maestria dans le domaine de la séduction pure. Il ne faut pas attendre longtemps avant de voir surgir la tragédienne, et ses appels au III donnent déjà furieusement envie de l'entendre dans des rôles plus conséquents. Olafur Sigurdarson reste fidèle à lui-même et délivre un Alberich étincelant de noirceur, fêté par le public. Christa Mayer (Waltraute) restera une des découvertes de ce Ring : voilà une chanteuse qui sait occuper. Occuper une scène, occuper une acoustique, occuper un récit. Les Nornes sont dominées par Okka Von Der Damerau, qui a cependant l'intelligence d'alléger son émission pour ne pas écraser ses deux comparses. Il est devenu presque routinier pour les critiques envoyés à Bayreuth de souligner l'excellence des Choeurs du Festival, et on ne dérogera pas à la tradition pour cette fois : que ce soit dans les houles du II ou les murmures du III, tout est parfait.

Seuls Hagen et les Filles du Rhin déçoivent. Lui à cause d'une fatigue qui semble s'être installée, et qui prive la voix de tout mordant. Albert Dohmen fit pourtant les grands soirs de Bayreuth entre 2006 et 2010, quand il chantait Wotan dans la mise en scène de Tankred Dorst. Mais sa voix n'est plus que l'ombre d'elle-même, et le volume semble s'être évaporé. Dommage, parce que la couleur serait parfaite pour Hagen. Les ondines déçoivent aussi parce que, comme dans L'Or du Rhin, elles trébuchent constamment en matière de rythme et manquent d'ampleur.

Le grand triomphateur de ce soir est l'orchestre du Festival. Sous la battue désormais complètement assurée de Cornelius Meister, qui sait le faire respirer largement, il rutile de mille feux, et aucun des délicats entrelacs du Crépuscule n'est ignoré, la trame instrumentale étant à la fois transparente et puissante. La Marche funèbre du III, comme il se doit, fut un moment de grandeur qui fit se mouiller plus d'un visage dans la salle. Acclamations dantesques au moment où l'orchestre a enfin quitté sa fosse invisible pour récolter les lauriers de ce travail.

Dans un récent éditorial, Camille De Rijck soulignait la crise qui menace Bayreuth. Ce Ring, avec ses échecs et ses succès, ses tentatives et ses aboutissements, est une forme de réponse : au milieu des difficultés de toutes sortes, l'œuvre de Wagner reste vivante, et servie par des gens qui l'aiment, jusqu'à se fourvoyer complètement. Plus que jamais, Bayreuth est un atelier, où on essaie, on tombe et on se relève. Rien n'aurait sans doute davantage plu au maître qui lançait, dans les dernières années de sa vie : « Enfants, surtout, faites du neuf ! »

 

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