Ah, la morgue espagnole !

Le Guitarrero - Paris

Par Laurent Bury | dim 14 Juin 2015 | Imprimer

Dans un XIXe siècle friand d’exotisme hispanique, les Guitarreros n’ont pas manqué. L’histoire de l’art a retenus ceux de Courbet (1844) et surtout de Manet (1861). Avant eux, Scribe et Halévy en avaient fait un opéra-comique en trois actes. Mais qu’on ne se laisse pas abuser par cette appellation : située au Portugal au XVIIe siècle, l’intrigue associe un événement historique – la révolution portugaise de 1640 qui chassa les Habsbourg pour placer le duc de Bragance sur le trône – à une sombre histoire de revanche personnelle : Don Alvaro de Zuniga se venge de l’affront infligé par Doña Zarah – la fière Portugaise a giflé ce grand d’Espagne le jour où il osa l’embrasser – en lui faisant épouser un simple musicien des rues déguisé en gentilhomme. N’étaient quelques dialogues où Scribe parvient à ridiculiser les prétentions de la noblesse et du haut clergé, à travers les personnages de Doña Manuela, tante de l’héroïne, et de l’inquisiteur Don Lorenzo, nous pourrions parfaitement être dans un grand-opéra, le chœur en moins. Encouragé par le succès de cette espagnolade (ou faut-il dire lusitanolade ?), Scribe devait aussitôt après remettre le couvert avec Les Diamants de la couronne, créé Salle Favart moins d’un mois et demi après.

C’est en tout cas une excellente idée qu’a eu la compagnie des Frivolités Parisiennes de ressusciter cette œuvre. Une facette méconnue de Fromental Halévy nous avait été révélée l’an dernier par le Palazzetto Bru Zane qui avait tiré de l’oubli Le Dilettante d’Avignon. A l’heure où les représentations de La Juive se multiplient (Anvers et Nice cette saison, Lyon la saison prochaine), ce Guitarrero est riche d’airs ambitieux et d’ensembles assez développés. Faute d’avoir pu consulter la partition, il est néanmoins difficile de savoir à quel point ce qui nous a été donné à entendre est fidèle à l’écriture d’Halévy, car ces quelques lignes du programme ne laissent pas d’inquiéter : « Aujourd’hui comme hier, le succès de la pièce est lié à la mise en valeur des artistes ; on a donc réécrit quelques mélismes pour s’assurer de la transposition des effets expressifs désirés dans une incarnation actuelle et une technique vocale moderne ». Ah qu’en termes galants ces choses-là sont dites ! Sous la sauce jargonneuse, le poisson n’est-il pas la simplification de certaines lignes trop ardues, écrites pour un format vocal trop héroïque ?


© Frivolités parisiennes

En effet, si le rôle-titre fut écrit pour Gustave Roger, qui serait quelques années plus tard le héros de La Damnation de Faust et du Prophète, on devine que le sympathique ténor Marc Larcher n’a pas tout à fait l’autorité nécessaire : la voix n’est pas déplaisante, mais manque encore un peu d’étoffe. Par ailleurs, les costumes qu’a conçus Erick Plaza-Cochet, tant pour le musicien que pour le pseudo-gentilhomme, le mettent hélas bien moins en valeur que la tenue qu’il arborait sur l’affiche du spectacle. Les Frivolités Parisiennes ont souvent la main heureuse dans le choix de leurs héroïnes féminines : après l’excellente Sandrine Buendia dans Le Petit Faust, c’est au tour de l’admirable Julie Robard-Gendre de briller, avec un timbre chaud et un authentique talent de tragédienne, comme l’exige entre autres son grand air du dernier acte. Habillée comme une sainte martyre de Zurbaran, elle incarne avec fougue un personnage au fort tempérament, écrit pour une mezzo-soprano habituée aux exigences italiennes en matière de vocalisation. On ne manquera pas sa Belle-Hélène vichyssoise, ni son Raphaël de La Princesse de Trébizonde à Limoges !

Autour de ces deux personnages principaux, Don Alvar devrait être un troisième pilier, mais le timbre un peu sourd de Jacques Calatayud ne confère peut-être pas au « méchant » tout le relief qu’on en attendrait. Privés d’airs qui nous permettraient de juger de leurs qualités respectives, les autres interprètes n’interviennent réellement que dans les ensembles. On distinguera néanmoins la faconde théâtrale de Julien Clément, utilement chargé de résumer une action parfois bien complexe. La mise en scène de Vincent Tavernier est d’une sobriété sans doute liée à un certain manque de moyens, mais elle est bienvenue dans la mesure où elle devrait rendre le spectacle d’autant plus aisément transportable, comme le mérite la belle prestation de l’Orchestre des Frivolités Parisiennes, emmené avec conviction par Alexandra Cravero. Et l’on se réjouit surtout d’apprendre que la compagnie assurera l’an prochain la résurrection de Don César de Bazan, première grande œuvre lyrique de Massenet, guère rejouée depuis sa création en 1872.

 

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