Et l'on quittait la terre

Le Miroir de Jésus - Paris

Par Laurent Bury | mar 17 Juin 2014 | Imprimer

Malgré une acoustique pas toujours facile à dompter, les principaux édifices religieux de Paris accueillent toute l’année des concerts. La cathédrale Notre-Dame n’y fait pas exception, et a le privilège d’accueillir les meilleures formations musicales. Cette fois, c’est la Maîtrise de Radio France qui fusionnait avec la Maîtrise Notre-Dame de Paris pour un superbe concert Caplet, mais pas seulement. En ouverture, ces deux formations interprétaient quelques extraits du Livre de Notre-Dame (2013), commande passée à quinze compositeurs pour célébrer les 850 ans de la cathédrale. Initialement prévus pour voix et orgue, trois motets ont été arrangés pour voix, quatuor à cordes et harpe. Vincent Bouchot, bien connu pour son travail avec la Péniche-Opéra et également comme baryton, avait conçu un Tantum ergo tout en lignes sinueuses. Ses collègues avaient opté pour des textes modernes, en français : dans « Femme revêtue de soleil », Michèle Reverdy confie aux voix de belles envolées et permet à deux voix solistes de se détacher du chœur (félicitations aux deux jeunes choristes qui se sont ainsi brillamment distinguées), tandis que Benoît Menut, benjamin de ce trio, s’autorise toutes sortes d’heureuses libertés, y compris celle de citer le Veni creator, pour « Un grand vent s’est levé ». Ces trois pièces constituaient un prélude tout à fait bienvenu, soulignant la continuité d’une certaine inspiration dans la musique d’aujourd’hui.

On a pu entendre Le Miroir de Jésus en mai 2012 à l’Opéra de Paris, mais avec des effectifs assez différents : la mezzo Janina Baechle y était accompagnée par les voix de femmes du Chœur de ladite maison. Deux ans après, c’est la même partition qu'on retrouve, mais comme transfigurée par la pureté des voix d’enfants, comme arrachée au monde terrestre. On pourrait dire que le chœur occupe ici une place bien moins prépondérante que dans les trois motets évoqués plus haut, mais ce serait aller trop vite en besogne. Pour l’une des dernières grandes œuvres qu’il a eu le temps de composer durant sa brève existence (1878-1925, et non 1892-1974, comme le donne curieusement à lire le programme), Caplet a certes confié à la soliste le soin de chanter des poèmes du symboliste converti au catholicisme Henri Ghéon, mais le chœur intervient constamment,  pour annoncer le titre et le sous-titre de l’œuvre (« Quinze petits poèmes sur les saints mystères du Rosaire qu’Hneri Ghéon composa et qu’André Caplet de musique illustra »), pour indiquer le titre de chaque partie (« Les mystères de joie », « Les mystères de douleur », « Les mystères de gloire ») et pour donner comme un cadre de ces quinze sonnets, dont il chante le titre et qu’il clôt par une formule latine empruntée à la liturgie. L’auditeur est donc plongé dans un bain sonore d’autant plus enchanteur que le mélange des deux formations a été mené de main de maître par Emilie Fleury, chef du chœur d’enfants de la Maîtrise Notre-Dame de Paris, qui dirige les trois motets, et par Sofi Jeannin, directrice musicale de la Maîtrise de Radio France, qui dirige le Caplet. Par-dessus ces voix angéliques, la voix de Delphine Haidan est beaucoup plus terrestre, mais ce n’est pas un mal, puisque la soliste est chargée d’exprimer les joies et les souffrances terrestres de la Vierge, et l’engagement de la mezzo fait oublier ses menues défaillances dans les extrêmes de la tessiture (quelques notes graves inaudibles, des aigus où le vibrato rend la diction beaucoup moins nette). Dans les « Préludes » assez développés ouvrant chaque partie, Caplet fait taire les voix et met les instruments en avant, dans un style très debussyste pour le premier, plus personnel pour les deux autres. C’est le moment où l’on profite des talents du quatuor Parisii, rejoints pour l’occasion par le contrebassiste Dominique Desjardins, et où l’on savoure plus pleinement encore la harpe volubile d’Iris Torossian. Un seul vœu : entendre davantage de Caplet en 2015, pour les 90 ans de sa mort.

 

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