Rêver sans rire

Le Songe d'une nuit d'été - Montpellier

Par Laurent Bury | mer 08 Mai 2019 | Imprimer

A notre époque friande de second degré, il semble difficile de prendre certaines œuvres au sérieux, comme si l’étiquette « comédie » impliquait non seulement une fin heureuse mais aussi la nécessité de rire ou de sourire constamment. S’il est légitime de vouloir amuser le public, il doit être également permis d’adopter une posture différente, sans chercher à tout prix le chatouillement des zygomatiques. Avec ce Songe d’une nuit d’été de Britten, coproduit avec le Deutsche Oper de Berlin, l’Opéra de Montpellier propose un spectacle qui ne tente pas de rendre le spectateur hilare, et c’est devenu assez rare pour qu’on le souligne. L’Américain Ted Huffman est jusqu’ici connu dans le monde francophone pour s’être attaqué à des œuvres qui, censément, n’engendrent pas la mélancolie : Les Mamelles de Tirésias à Bruxelles en 2014, et plus récemment un Orphée aux enfers qui a promené ses dieux-bibendums à Nancy, à Nantes et à Montpellier. Avec l’opéra que Benjamin Britten et Peter Pears ont tiré de la pièce de Shakespeare, s’il n’est pas exclu de sourire, du moins le côté divertissant est-il limité aux scènes explicitement « comiques », c’est-à-dire celles des artisans qui répètent une tragédie dans la forêt. Les deux couples d’amants ne sont pas ici ridiculisés, et leurs errances, aussi bien physiques que sentimentales, ne prêtent pas à rire. Quant aux personnages féeriques, s’il est assez habituel qu’Oberon et Tytania gardent leur sérieux, il n’est pas aussi courant de voir Puck traité dans le même esprit : pour une fois, le serviteur du roi des fées n’est ni adolescent, ni androgyne, ni ridicule, c’est un homme jeune (le comédien Nicholas Bruder) dont l’attitude flegmatique nous épargne l’habituelle (et vite lassante) scansion exaltée. Même le divertissement final, le drame de Pyrame et Thisbé massacré par les artisans athéniens, ne sert pas de prétexte à l’avalanche de pitreries d’usage, grâce à la présence de mannequin géant pour incarner les deux protagonistes. Ce Songe-ci mise explicitement sur l’onirisme, on le comprend dès le lever du rideau, qui découvre un plateau totalement nu mais envahi par d’épaisses volutes de fumée, où les enfants formant les chœur des esprits arborent, comme Oberon et Tytania, frac gris perle et coiffure brillantinée ; le roi des fées et Puck ont droit, en plus, à un chapeau (très) haut-de-forme. Seul accessoire durant les deux premiers actes, des échelles montant jusqu’aux nuages ou jusqu’à la lune, référence plus ou moins avouée à la toile de Mirò L’Echelle de la fuite. On peut aussi penser aux paysages lunaires de Tanguy, à tout un univers surréaliste où règne la poésie plutôt que le rire.


© Marc Ginot

Par chance, l’animation que se refuse la scène, on la trouve dans la musique, dont les moments comiques ne sont nullement gommés. Au contraire, la direction pleine d’allant de Tito Muñoz ne craint pas d’adopter des tempos souvent plus vifs qu’à l’accoutumée ; l’ex-directeur musical de l’Opéra de Nancy s’est toujours épanoui dans le répertoire du XXe siècle, et il prouve une fois de plus ses affinités avec les compositeurs de notre temps. L’orchestre Montpellier Occitanie joue le jeu, mais l’on remarque surtout la performance du Chœur Opéra Junior, tant vocale que scénique, la présence des esprits produisant une impression remarquable dès le lever du rideau. Bravo à cette cinquantaine de jeunes artistes (parmi lesquels les garçons sont en très nette minorité).

De la distribution se détache un nom, le plus connu des mélomanes français : Marie-Adeline Henry, qui délaisse un instant ses incarnations mozartiennes pour être une Helena au tempérament affirmé et à la voix particulièrement puissante. Autre personnalité que l’on aura beaucoup vu dans les Opéras de France cette année, Florie Valiquette retrouve ici un style musical qui lui convient peut-être mieux que Le Postillon de Lonjumeau : son aisance dans l’aigu et l’agilité de sa voix lui permettent de s’imposer en Tytania. On n’en dira pas autant de l’Oberon de James Hall, le contre-ténor semblant constamment sur sa réserve, sans jamais acquérir l’autorité qui sied au monarque féerique. Dominic Barberi est en revanche un Bottom éloquent, bien que privé des facéties dont le rôle est en général chargé : la voix possède une belle assise dans le grave, et le chanteur s’autorise des hi-hans fort bienvenus. Parmi le reste de la distribution, globalement satisfaisante, on distinguera encore l’Hermia élégante de Roxana Constantinescu ou le timbre riche de l’Hippolyta de Polly Leech.

 

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