Comment décrocher la Lune ?

Le Voyage dans la Lune - Massy

Par Jean-Marcel Humbert | sam 10 Janvier 2015 | Imprimer

En ce samedi 10 janvier, soir de deuil national, les visages étaient plutôt graves dans la salle de l’Opéra de Massy, et il a fallu tout le professionnalisme de la troupe de l’Opéra Éclaté pour parvenir à dérider une assistance plus préoccupée par la gravité des événements que par ce Voyage dans la Lune, pourtant déjà destiné à distraire les spectateurs dans les années difficiles qui ont suivi la guerre de 1870. Mais « the show must go on… », et cela aussi, c’est une forme de résistance et de liberté.

Qu’allait donc chercher Offenbach dans cette Lune encore inaccessible ? Essentiellement du rêve et de la féérie, propres à distraire et faire rire, tout simplement. Il ne fut d’ailleurs ni le premier ni le dernier à s’inspirer de notre satellite (voir la brève « Quand Haydn est dans la lune »). S’il vaut mieux oublier la production qui avait été donnée à l’Opéra de Massy lors de sa première saison, deux grandes références restent très présentes à l’esprit : celle mise en scène par Jérôme Savary au Grand théâtre de Genève en 1986-88 (super production « savarienne » télédiffusée avec pour source d’inspiration Méliès), et celle de Danielle Ory à l’Opéra de Metz en 1999, avec la sculpturale Lisette Malidor, et donc dans une connotation plus « Folies Bergère ».

Mais aujourd’hui que les grandes machines scéniques ne sont plus de mise – pour des raisons essentiellement financières –, que faire sinon revenir au plus près du livret : c’est ce qu’a essayé le metteur en scène et adaptateur Olivier Desbordes, en passant des années 1875 aux années 1960, et en remplaçant la société lunaire machiste par une autre où les femmes ont l’impression de se libérer grâce aux Arts ménagers, alors qu’elles deviennent ainsi  les esclaves d’une autre forme de servitude, la société de consommation. Ce spectacle, créé à Fribourg (voir le compte rendu de Fabrice Malkani), repris notamment à Saint-Céré et à Saint-Etienne (voir le compte rendu de Roland Duclos) tourne depuis de nombreux mois et est aujourd’hui parfaitement rodé. Nous ne dirons rien de plus sur le dispositif scénique efficace de David Belugou, les amusants costumes des Sélénites de Jean-Michel Angays, et les excellents éclairages de Patrice Gouron. L’un des points faibles, le trop petit orchestre, a été corrigé ce soir avec une formation plus importante, encore que parfois un peu déséquilibrée au profit des vents et des percussions.


© Opéra de Fribourg

Demeure néanmoins la critique majeure du spectacle, qui reste d’actualité : les tripatouillages auxquels Offenbach est si souvent condamné. Que l’on rajeunisse un peu les dialogues, que l’on les raccourcisse, soit, mais pourquoi amputer l’ouverture des 2/3 (dont le futur air « scintille Diamant », repris dans la version Choudens des Contes d’Hoffmann), et pourquoi couper d’autres moments dont le célèbre ballet des Flocons de neige, et le désopilant ensemble des « gardes qui gardent les gardes » de l’acte III*. Et pourquoi alors ajouter l’air de Rabastens de Pomme d’Api ? Olivier Desbordes nous avait habitués à plus de respect, notamment pour Les contes d’Hoffmann, et pour l’extraordinaire Roi Carotte joué par la même troupe entre 2008 et 2011… Mais il est vrai que le plateau est notoirement insuffisant en nombre pour assurer la totalité de ce Voyage. Et ce divertissement certes agréable, mais parfois un peu laborieux avec des clins d’yeux à l’actualité par trop appuyés, reste une adaptation réduite qui ne dit pas son nom. C’est un peu dommage, et surtout pourquoi ne pas le dire clairement ?…

Restent les point positifs. D’abord, la direction de Dominique Trottein, comme à son habitude vigoureuse et précise, bien en phase avec l’orchestre de l’Opéra de Massy, et surtout avec les excellents chœurs d’Opéra Éclaté. Ensuite, la qualité globale de la partie scénique, qui a le grand avantage de présenter un travail de troupe, avec des compères que l’on a plaisir à retrouver régulièrement, dont Christophe Lacassagne, transformé en une espèce de Mack Swain, l’inénarrable partenaire de Charlot dans nombre de ses premiers films, qui s’en donne à cœur joie dans le rôle du roi V’lan où il peut déployer, parfois hors de propos, ses dons de comédien  (amusante imitation d’émissions de télévision) ; Jean-Claude Saragosse, Hermine Huguenel, Eric Vignau et Michel Mulhauser l’entourent avec une totale drôlerie. Une mention toute spéciale à l’excellent prince Caprice de Marlène Assayag, qui possède parfaitement le style d’Offenbach, qu’elle agrémente d’un jeu et d’une prononciation parfaits, et à la délicieuse Fantasia de Julie Mathevet, une voix et une personnalité qu’il conviendra de suivre avec attention.

*« Nous sommes les huit gardes qui gardons les quatre gardes qui gardent les deux gardes qui gardent le garde qui garde la fille du roi ».
 
 

 

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