Offenbach redescend sur terre

Le Voyage dans la lune - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | sam 12 Avril 2014 | Imprimer
 
Offenbach a la réputation d’être de bonne composition. On peut tout lui faire dire. Même ce qu’il n’aurait jamais voulu, lui qui pourtant osait tout. Sauf le pire. Et c’est là que bien souvent le bât blesse. Combien de productions, et des plus fameuses, retranchent (parfois) sans scrupule, rajoutent (souvent) sans pudeur, triturent et distordent sans vergogne ? Plus qu’avec aucun autre auteur, les metteurs en scène se comportent en terrain conquis. Pourquoi se gêner avec le style bouffe d’autant que l’ami Offenbach n’est plus là pour protester ? Or, rien n’est moins sûr. Car ses œuvres sont encore là et parlent en son nom. On remarquera qu’il y a toujours quelque chose qui résiste chez lui. Un je ne sais quoi qui fait qu’en en faisant trop on passe à côté de l’essentiel, d’un indéfinissable parfum d’espiègle légèreté : cette malice aussi bien musicale que scénique qui se suffit à elle-même et fait tout le piquant inimitable et l’originalité du compositeur.
Cela dit Olivier Desbordes est loin d’avoir démérité en mettant en scène ce Voyage dans la lune à l’Opéra de Clermont avec le Centre Lyrique d’Auvergne. Les héros de cet opéra-féérie ne se contentent pas de voyager dans l’espace : ils franchissent également la barrière temporelle en alunissant un siècle plus tard, en pleines fifties, quand la libération de la femme rimait avec électroménager. Révolution métaphorisé dans l’hypertrophie des ustensiles, du frigo au fourneau. Le résultat, somme toute réussi, tient tout autant de la « réclame » vintage pastichée par un Pierre La Police que de la BD décalée d’un Glenn Baxter. Entre surréalisme et absurde. Les pimpantes sélénites, coiffées d’imposantes choucroutes immaculées, habillées par playmobil, vont jeter leurs postiches et leurs jupons par-dessus les moulins pour s’encanailler dans un flower power déboutonné.
Si décors et costumes sont un feu d’artifice d’inventivité et d’humour, côté répliques, les clins-d’yeux appuyés à l’actualité politico-médiatique, frôlent trop souvent le surlignage. Plus sur la forme que le fond. N’est pas Offenbach qui veut, pas plus que l’on ne surcharge sans risque un livret déjà riche. Mais le tout ne manque pas de rythme et les protagonistes font preuve d’un bel abattage. A tout seigneur tout honneur, la paire de têtes couronnées, tire son épingle du jeu avec brio. La bonhomie matoise et fanfaronne du baryton Christophe Lacassagne en roi V’lan, trouve à qui parler dans la faconde judicieusement ostentatoire d’un Jean-Claude Saragosse. Ce dernier en impose autant par la parfaite autorité de son baryton-basse que par la tenue son jeu.
Et bien sûr triple ban pour le prince Caprice de Marlène Assayag ! Dire que ce rôle travesti voulu pourtant par Offenbach mais dont quasiment personne ne respecte le vœu, relève de la mission impossible est un euphémisme. La jeune soprano en relève crânement le pari. Elle y parvient sans coup férir avec une naturelle espièglerie et sans chercher à forcer ni son timbre ni son émission. La Fantasia de Julie Mathevet ? C’est elle qui nous décroche la lune en jonglant entre bouffe et lyrique. Et elle ne se prive pas de nous rappeler quelle mozartissime Reine de la Nuit elle fut à Lyon, en convoquant une inattendue autant que bienvenue cascade d’aigus cristallins dans les fameux couplets « Ah ! mon papa ! » où la virtuosité le dispute à la cocasserie. Le Microscope fourbe à souhait d’Eric Vignau, le Cactus vitaminé de Yassine Benameur et le sémillant mezzo d’Hermine Huguenel en reine Popotte ne dépareillent pas la tenue de ce savoureux plateau. Côté bémol, un défaut quasi général d’articulation chez la plupart des protagonistes. Le ténor Laurent Galabru en flagrant contre-emploi. Son prince Qui pass’ par-là, ne fait comme son nom d’indique, que passer à côté du rôle (heureusement bref) : tessiture trop étriquée et timbre sans consistance, inaptes à donner la couleur et le relief que l’on attend de la part du requin sans scrupule qu’il est censé incarner.
Un bon point à Dominique Trottein qui appartient à cette classe rare de chefs qui ont tout compris chez Offenbach ! A petit effectif, grands effets. L’Orchestre Opéra Eclaté possède la présence et la prestance d’un symphonique, sonne comme un symphonique, avec la netteté des plans, les couleurs et la précision d’un octuor. Offenbach n’aurait pu rêver mieux. Trottein s’en est chargé. Avec tact, à-propos, et de la pétulance à revendre. Avec surtout cette finesse d’approche dans les attaques.
 
 
 
 

 

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