Les deux visages de la Turquie

L'enlèvement au sérail - Bruxelles (Bozar)

Par Dominique Joucken | lun 22 Septembre 2014 | Imprimer

René Jacobs a enregistré tous les grands opéras de Mozart. Ne manquait plus à son palmarès que cet Enlèvement, dont on se demandait ce qu’il allait en faire. On connait le goût du chef gantois pour les raffinements vocaux, les lignes ornées, les détails d’instrumentation auxquels personne n’avait pensé avant lui, son amour pour un chant « en dentelles ». Dans une œuvre populaire comme celle-là, premier véritable opéra en allemand, et destiné par Mozart au public le plus large possible, comment notre ami Jacobs allait-il s’en sortir ? Ne risquait-il pas de « poudrer » les personnages, de leur enlever leur caractère humain, trop humain ? Hé non, ce diable d’homme s’en tire une fois de plus avec maestria, et la réussite de cette soirée d’opéra est éclatante. La surprise vient du fait que Jacobs ne renie pas ses anciennes méthodes, mais qu’il les approfondit.

Le respect du texte, d’abord. On est habitués à entendre de larges coupures dans les dialogues parlés. La plupart des chefs les considèrent comme un mal nécessaire, juste bon à relier les morceaux vocaux. Jacobs, non seulement les rétablit dans leur intégralité, mais il les fait souvent accompagner par le continuo, et veille à leur parfaite intégration dramatique. Il les « dirige » d’ailleurs souvent, comme il le ferait d’un numéro musical. Le résultat est stupéfiant de modernité. C’est que les thèmes abordés par Mozart dans son singspiel sont d’une actualité brûlante : rapports entre Islam et Occident, liberté de la femme, place de la religion dans la société, caractère européen de la Turquie … Tout est traité sur le ton de l’humour :  le public rit comme rarement au palais des Beaux-Arts, mais certaines répliques semblent tellement  coller à l’actualité la plus récente qu’elles provoquent un murmure dans l’assemblée. Etonnement ? Frisson de délice d’avoir brisé les codes du « politiquement correct » ? Nous nous garderons bien de trancher, mais Jacobs nous a une fois de plus rendu Mozart dans sa première fraîcheur. Une mise en espace intelligente et sobre rajoute à la véracité de l’action, et ceux qui considèrent le livret de L’enlèvement au sérail comme daté seront bien forcés de réviser leur jugement.

La musique n’est pas en reste, et comme dans ses opus précédents, le chef s’amuse à orner la ligne vocale, à rajouter des choses qui ne sont pas dans la partition, mais qui faisaient sûrement partie des représentations de l’époque : telle guirlande de notes de Blonde dans un final d’acte, ou l’imitation par Osmin d’un appel du Muezzin. Ces friandises musicales sont parfois surprenantes, mais elles font sens, et Jacobs a soin de ne pas en abuser, pour conserver le ton direct de l’œuvre. Il en va de même pour l’orchestre, qu’il traite avec son soin habituel. Les instrumentistes de l’Akademie für alte Musik Berlin semblent s’amuser autant que le public. On n’est pas près d’oublier les délicats pizzicati qui accompagnent la sérénade de Pedrillo au III, et les divers solos de clarinettes sont à se rouler par terre. Saluons également le travail des percussions, turques à souhait, et point trop bruyantes.

Les chanteurs sont jeunes, relativement peu connus, mais ils forment une équipe soudée et adhèrent totalement aux partis pris du chef d’orchestre. Véritable bête de scène, à la fois drôle et terrifiant, l’Osmin de Dimitry Ivashchenko défie les lois de la gravitation musicale avec des notes venues des profondeurs de la terre et tenues pendant un temps qui semble éternel. Son « Ach, wie will ich triumphieren » est un des grands moments de la soirée. Julian Prégardien n’est pas qu’un joyeux drille, c’est aussi un ténor stylé, qui sait lancer sa voix avec vaillance dans de beaux duels avec les cuivres de l’orchestre dans « Frisch zum Streit ». Idéale physiquement (quelle beauté !), la Blonde de Mari Eriksmoen rend Osmin vert de rage, mais elle n’oublie pas de soigner ses aigus et son jeu ultra-sophistiqué ne gêne jamais un chant classique, dans le meilleur sens du terme. Encore un cran plus haut, la Konstanze de Robin Johannsen rejoint les plus grandes titulaires du rôle au panthéon mozartien, grâce à une projection de chanteuse dramatique, et une aisance dans les vocalises qui lui permet d’affronter l’air « Martern aller Arten » sans trembler. La voir errer parmi l’orchestre, alors que sa voix dialogue successivement avec la flûte, le hautbois, le violon et le violoncelle, voilà un moment de pure magie. Est-il encore besoin de metteur en scène lorsque des versions de concert parviennent à un tel degré d’authenticité ?

Toute petite réserve par contre pour le Belmonte de Maximilian Schmitt, chanteur certes honnête et consciencieux, mais qui n’a pas tout à fait le rayonnement de ses collègues, et qu’il sera permis de trouver scolaire dans certaines de ses interventions. Mais nous tenons à utiliser les dernières lignes de ce compte-rendu pour saluer très bas le Selim de Cornelius Obonya, qui parvient à non seulement faire exister ce rôle parlé, mais à lui rendre l’importance centrale voulue par Mozart. Il est en effet l’autre visage de la Turquie. Face à la violence et à la grossièreté d’Osmin, il incarne un Orient sage et magnanime. Malgré sa haine et ses souffrances, il pardonne tout, et rend la liberté à chacun de ses esclaves. Par la noblesse de son jeu et la gravité de sa voix, il nous fait entendre la musique sublime de la bonté humaine, et annonce directement le Sarastro de la Flûte enchantée.

 

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