La simplicité est un art

Les Alpes dans l'opéra italien - Gstaad

Par Maurice Salles | ven 31 Août 2018 | Imprimer

La dernière soirée lyrique du Festival Menuhin de Gstaad réunit, grâce au mécénat de Madame Aline Foriel-Destezet, Olga Peretyatko, Juan Diego Flórez et l’Orchestre La Scintilla de l’Opéra de Zurich sous la direction de Riccardo Minasi. Si la soprano est connue et appréciée en Suisse où on a pu l’entendre plusieurs fois, à Lausanne par exemple, l’ampleur des ovations qui accueillent Juan Diego Flórez prouve clairement que pour le public le ténor est la vedette de la soirée. Ils vont interpréter un programme intitulé « L’opéra italien dans les Alpes » où se glisseront des intrus, comme les danses du Siège de Calais, de Donizetti, et l’ouverture du Barbiere di Siviglia. Mais celle d’Alzira, qui se déroule au Pérou, dont les hautes montagnes sont des « alpes » selon l’étymologie, et plus encore celle de Norma, au pays des Gaulois helvètes, y figurent de plein droit.

Ces morceaux symphoniques, Riccardo Minasi les dirige avec une énergie inlassable. Il révèle une belle maîtrise des crescendos, fait décoller les rythmes dansants et souligne constamment et fermement les contrastes. La réponse de l’orchestre est plus que satisfaisante, et les quelques surprenantes et fugaces approximations de justesse dans l’ouverture du Barbiere ne suffisent pas à ternir la bonne impression générale. Les solos remarquables des cor, flûte, clarinette, hautbois, la pétulance des cuivres, la précision des percussions, la cohésion et la souplesse des cordes, contribuent au brillant et à la qualité du rendu sonore. Un bémol cependant : le chef se laisse-t-il emporter par son désir de faire briller au maximum les pages qu’il dirige, par l’énergie de son tempérament, ou n’a-t-il pas mesuré suffisamment le retentissement de l’orchestre jouant fortissimo ? Quand la musique devient tonitruante, la puissance libérée nous semble excessive. Et a fortiori quand les chanteurs, dans un répertoire qui exclut qu’on sente l’effort, courront le risque d’y être obligés.

Heureusement, les deux solistes semblent être au meilleur de leur forme actuelle. Jouant sur le glamour dès son entrée, poitrine en avant et sourire hollywoodien, Olga Peretyatko apparaît cambrée dans un fourreau qui moule sa féminité. Cette stratégie de séduction, renouvelée après l’entracte par une nouvelle toilette, fourreau noir et bustier bleu superposé, nous a semblé envahissante jusqu’à s’interposer entre l’interprète et ses personnages. La Linda qu’elle nous propose, dans cette tenue de sirène, est plus près d’une Violetta que de la pure jeune fille qui chante son amour idyllique sur les hauteurs de Chamonix. Vocalement l’interprétation est prudente, un suraigu attendu se dérobe, le trille ne sidère pas, et l’aigu final, préparé, ne relève pas de l’exploit. Mais si elle n’est pas prodigieuse sur le plan acrobatique, l’exécution semble au moins prouver une juste appréhension des moyens, impression que confirmera la suite du concert. Son deuxième air en soliste est l’effusion poignante d’Amina « Ah, non credea mirarti » où la fleur fanée devient l’image de l’avenir ruiné, avant l’explosion joyeuse de la cabalette finale. Comme Linda, Amina est l’incarnation de l’innocence, et la voix de l’interprète doit transmettre cette fraîcheur, cette candeur des sentiments. Elle ne nous parvient pas vraiment, dans cette exécution irréprochable sur le plan de l’écriture mais où nous percevons plus la présence de la cantatrice que celle du personnage. Toutefois, la volonté d’Olga Peretyatko d’imposer d’elle une image triomphante s’accorde avec le rang de princesse de Matilde de Habsbourg, et c’est pourquoi ici le hiatus perçu a disparu : la romance « Sombre forêt » n’est pas la plainte d’une jeune fille démunie, mais la méditation d’une jeune femme amoureuse. La diction du français est plutôt bonne et la souplesse de la voix convient aux requis de l’écriture.

Accueillie chaleureusement, la soliste est rétribuée au fil du concert par des applaudissements nourris et des approbations verbales qui iront crescendo. Pourtant, c’est dans les duos où elle sera la partenaire de Juan Diego Flórez qu’elle nous paraîtra à son meilleur. Certes, son Amina semble bien délurée, dans « Prendo, l’annel ti dono », et dans l’affrontement qui suit l’élan désolé d’Elvino « Tutto è sciolto » elle adopte des attitudes qui tirent cet affrontement pathétique vers le trivial d’une scène de ménage, mais elle sera nettement plus crédible dans le duo Matilde-Arnold « Oui vous l’arrachez à mon âme ». Surtout, la présence à ses côtés d’un interprète de la classe du ténor semble la pousser à s’investir davantage dans l’interprétation. Manifestement en pleine forme vocale, avec une émission éclatante et exempte de la moindre nasalisation, Juan Diego Flórez s’immerge dans les personnages sans en rajouter. Elvino en 2001 à La Scala, il sait tout des nuances expressives du rôle, qu’il cisèle admirablement. La voix s’est élargie, un peu obscurcie, mais la zone aigüe ne pose aucun problème et la souplesse épouse à ravir la ligne mélodique. Son Arnold, que nous n’avions plus entendu depuis Pesaro, nous semble encore meilleur, plus affirmé, plus affermi, et après un « Asile héréditaire »  des plus émouvants il s’élance avec ardeur dans une cabalette électrisante qui soulève l’enthousiasme. Il conserve cet élan passionné dans « Oui, vous l’arrachez à mon âme » où l’intensité de ses accents et sa musicalité ont un effet bienfaisant sur sa partenaire, si bien que ce duo destiné à clore le concert déchaîne les ovations et les rappels.

Trois bis seront gracieusement accordés. Le premier n’ajoutera, pour nous, rien à la gloire d’Olga Peretyatko, qui propose une version de « Una voce poco fà » où les clichés surannés abondent : les mains sur les hanches, des graves et des accents appuyés lourdement (règgere) et des cocottes à foison. Bien sûr, les moyens sont là, mais le style ?  Elle n’en reçoit pas moins un triomphe. Le deuxième bis ne sera pas un extrait d’opéra, mais un tube de la chanson latine, Granada. Juan Diego Flórez s’y montre souverain dans l’art de tenir la scène, faisant de la chanson un véritable sketch, entre roses accessoirisées qui permettent d’allonger la séquence et jeu avec le chef d’orchestre, avant une reprise finale ornée d’un aigu percutant qui fera délirer l’auditoire. C’est avec le duo « Parigi o cara » dont les deux chanteurs ne font qu’une bouchée que s’achève cette soirée. Acclamations, saluts, et long baiser entre JDF et sa femme, surgie des premiers rangs pour saisir la rose qu’agenouillé au bord de la scène il est venu lui tendre, ce qui redouble la sympathie pour lui. La fusion de la sincérité et de la mise en scène a atteint ici une sorte de perfection artistique. C’est l’impression dernière que nous voulons garder.

 

 

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