Mieux que le tunnel sous la Manche

Les Fêtes d'Hébé - Paris (Bastille)

Par Laurent Bury | mer 22 Mars 2017 | Imprimer

Mieux que la SDN ou l’ONU, Les Fêtes d’Hébé rassemblant l’OnP, le CMBV et le RCM scellent l’Entente cordiale par-delà le Brexit, et l’amitié entre les continents malgré tous les replis frileux. Beau projet que d’unir les forces d’une institution britannique, le Royal College of Music de Londres, à celles du Centre de musique baroque de Versailles et de l’Académie de l’Opéra de Paris. Dommage seulement que cette dernière institution n’ait pas choisi d’offrir à l'entreprise en question un cadre plus accueillant que celui de l’Amphi Bastille, pour la première nouvelle production d’une œuvre de Rameau depuis bien des saisons…

D’autant que Les Festes d’Hébé, ou les Talens lyriques est loin d’être le titre le plus fréquenté dans l’œuvre du Dijonnais. Malgré un immense succès au XVIIIe siècle, et un sous-titre qui a donné son nom à l’ensemble de Christophe Rousset, cet opéra-ballet a surtout été présenté en concert, et bien peu de scènes se sont risquées à le remonter. Certes, le livret n’en est pas des plus exaltants, mais la musique en est fort belle, qui inclut, dit-on, des pages composées par Rameau pour le Samson avorté dont Voltaire lui avait écrit le livret.

On accepte donc bien volontiers un orchestre d’une vingtaine de musiciens en lieu et place des effectifs beaucoup plus fournis que devait proposer l’Académie royale de musique en 1739, d’autant qu’il sonne de façon tout à fait satisfaisante. Dirigés avec conviction par Jonathan Williams, les instrumentistes londoniens s’engagent avec une ferveur qui n’évite malheureusement pas toujours les couacs, surtout aux vents, ni un réaccord entre la deuxième et la troisième entrée pour remédier à de petits problèmes de justesse.

Du côté des chœurs, la greffe a fort bien pris, puisque s’y mêlent en un tout parfaitement harmonieux les chanteurs de Londres et ceux de Versailles. Seule leur répartition aux deux extrémités de la scène semble être cause d’un très léger décalage à un moment du spectacle. Quant aux solistes, la répartition est des plus claires : aux Britanniques, les divertissements, aux Français, les personnages principaux, encore que cette répartition occulte la bien plus grande diversité des nationalités présentes au sein des deux équipes.


© Studio J'adore Ce Que Vous Faites !

Parmi les petits rôles, on remarque ainsi le très joli timbre fruité de la soprano colombienne Julieth Lozano, même si la vélocité de son premier air lui donne du fil à retordre en matière de diction. Eleanor Penfold est une séduisante Bergère, tandis que son compatriote James Atkinson impressionne par son aplomb malgré la brièveté de son intervention en Fleuve.

Parmi les « Français », tous ne sont pas égaux devant la musique de Rameau, qui appelle des qualités bien spécifiques. Le ténor Jean-François Marras ne trouve pas dans ce répertoire son terrain d’élection : l’aigu est beaucoup trop tendu, émis en force, et l’on déplore un manque de soutien pour le reste de la ligne de chant. A l’inverse, son confrère espagnol Juan de Dios Mateos est tout à fait à l’aise dans les deux rôles de haute-contre qui lui incombent ; en dépit d’une certaine nasalité du timbre, il maîtrise la virtuosité nécessaire à s’acquitter du grand air final de Mercure, « L’objet qui règne dans mon âme ». Le polonais Tomasz Kumięga a encore quelques difficultés avec nos e muets, et paraît parfois un peu à court de graves, au contraire de Mikhail Timoshenko, souverain dans le grand air de Tirtée, « Qui te retient, Lacédémone ? ». La soprano guatémaltèque Adriana Gonzalez déploie dans ses deux rôles de somptueux moyens, avec un bel effort pour couler dans le moule ramiste une grande voix qui la destine sans doute davantage à un répertoire postérieur. Laure Poissonnier ne chante que dans le Prologue, mais son Amour montre qu’elle est une des chanteuses avec lesquelles il faut compter au sein de l’Académie. Quant à Pauline Texier, Hébé et Eglé lui permettent de faire briller un timbre léger et piquant, aux couleurs typiquement françaises, ainsi que de manifester un talent certain pour la comédie.

Il est temps de parler de la mise en scène confiée au chorégraphe Thomas Lebrun. L’intégration du ballet à l’action prend parfois une forme un peu perverse, avec le refus de faire danser les passages qui le demandent explicitement dans le livret : le spectacle se fait délibérément statique lorsque le chœur dit « Dansons tous, dansons, chantons », et les premiers tambourins sont à peine chorégraphiés. Les chanteurs adoptent certains gestes stylisés (mais parfois un peu trop conventionnels, voire risibles quand ils semblent sortis d’un dessin animé ou d’une comédie musicale) et le spectateur n’échappe pas toujours à un relatif ennui. La deuxième moitié de la soirée donne cependant un sentiment de réussite bien plus grande que la première. Est-ce parce que les vidéos et les lumières s’arrachent enfin à la grisaille du début ? Est-ce parce que l’œil  s’habitue aux ridicules bonnets de bain qu’arborent les danseurs, ou parce que les costumes sont moins laids que ceux de la première partie (avec sa perruque bleue, Iphise a tout l’air d’une mamie permanentée) ? Ou tout simplement que l'on digère mieux cette chorégraphie qui surprend d’abord par son petit côté Jaques-Dalcroze, avec certains figuralismes naïfs évoquant un improbable croisement entre les Spartakiades 1958 à Moscou et les ballets aquatiques d’Esther Williams (mais sans eau) – ah, ces six danseurs couchés à terre autour d’Iphise comme les pétales d’une fleur, et formant des cœurs avec leurs bras…

 

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