Les faiseurs de joie

Les Fêtes vénitiennes - Toulouse

Par Maurice Salles | jeu 25 Février 2016 | Imprimer

Après l’Opéra-Comique et Caen, c’est au Capitole que la tournée de ces Fêtes vénitiennes se pose pour quatre représentations. Programmer un spectacle dans une production inconnue est toujours un pari risqué, même si la direction du théâtre toulousain pouvait espérer, avec pour maîtres d’œuvre Robert Carsen et William Christie, un produit fini des mieux préparés.  Non seulement c’est le cas mais l’accueil aux saluts est si chaleureux que le pari est remporté haut la main ! D’autant que ce succès est chimiquement pur, étranger au chauvinisme ou à d’éventuelles connivences familiales entre le public et les artistes. Dans les interminables vagues d’applaudissements s’exprime seule la gratitude joyeuse de spectateurs comblés.

Une impression domine, celle de la cohérence, alors que comme on le sait l’œuvre est composée d’entrées qui peuvent être données indépendamment les unes des autres. La dramaturgie imaginée par Robert Carsen fait affluer sur la place Saint-Marc – superbes décors modulables de Radu Boruzescu – la foule composite de touristes venus assister au Carnaval de Venise. Emportés par la dynamique de l’événement, ils sont aspirés dans l’œuvre au prologue, quand la Folie impose sa loi, jusqu’à l’épilogue qui montre leur réveil difficile au petit matin sur la même place et leur départ, tandis que les slogans publicitaires entendus dans le prologue, ayant perdu leur force, s’éteignent sur l’espace désert. C’est tout à la fois précis, concis, et chargé de sens : sans avoir maltraité l’œuvre, Robert Carsen et William Christie sont parvenus cependant à dire quelque chose sur les fêtes vénitiennes d’aujourd’hui. Ils l’ont fait avec un tact qui est une forme d’élégance suprême, assortie à celle des costumes de Petra Reinhardt. Elle semble s’être divertie à composer un nuancier de rouges, magnifiés ou assourdis par les lumières très subtiles, et à reproduire, quitte à les interpréter parfois jusqu’au burlesque, des vêtements à la coupe très étudiée comme on peut en voir en maint tableau d’inspiration vénitienne, où l’on peut observer aussi un mobilier identique à celui montré. L’ampleur des pans et des plis permet par exemple aux figurants de faire danser leurs livrées, ces mouvements d’ensemble parfaitement synchronisés devenant une véritable chorégraphie, et la danse une constante de l’œuvre qui dépasse les ballets proprement dits. Ceux-ci sont exécutés par la troupe du Scapino Ballet de Rotterdam, dont le directeur Ed Wubbe les a conçus.

Reinoud Van Mechelen (Zéphyr) et Rachel Redmond (Léontine/Flore) © Patrice Nin

Nous redoutions, pourquoi le taire, un hiatus entre la musique et son inspiration. Or pas un instant nous n’avons éprouvé la moindre gêne, tant la dynamique et les attitudes font corps avec le flux musical, avec l’esprit de l’œuvre, célébration de la fête pour tous au mépris des interdits habituels et des clivages sociaux. C’est vrai pour les interventions du corps de ballet, dont les danseurs sont rompus aux métamorphoses (drag-queens, gondoliers, moutons), cela l’est aussi, et cela vaut qu’on le relève, pour les chanteurs, en particulier pour Cyril Auvity et Marcel Beekman, dont la dispute entre maître à danser et maître de musique est une véritable danse et un sommet comique tout autant que vocal. Sans doute perdons-nous une bonne part de la drôlerie que l’œuvre pouvait avoir pour les contemporains, avec ses pseudo-hommages à la tragédie lyrique et ce mélange aujourd’hui anodin mais alors hautement subversif entre déclamation à la française et virtuosité à l’italienne. Mais Les Arts Florissants donnent parfaitement à entendre ce qui constitue la raison d’être de ces Fêtes vénitiennes dans une exécution où le brio et le brillant voisinent avec le doux, le tendre et même le brutal dans l’intervention péremptoire de Borée. La vigilance de William Christie est sans défaillance et il soutient avec l’efficacité qu’on lui connaît les chanteurs dont bon nombre ont crû dans son Jardin des Voix. Il faudrait les citer tous, car même Sean Clayton et Geoffroy Buffière marquent les courts rôles des philosophes complémentaires, ici revêtus de la même soutane qui les isole du monde et également menacés d'être absorbés dans le pandemonium du carnaval. Emmanuelle de Negri, Raison médiévale en costume de nonne, puis femme jalouse et enfin bonne camarade, Elodie Fonnard, Iphise sincère et désintéressée puis Fortune inconstante et débridée, Rachel Redmond, courtisane avertie qui repousse un Don Giovanni avant d’incarner un cœur sincère égaré dans le monde de l’opéra, Emilie Renard, Folie débridée puis femme tourmentée par la jalousie, Cyril Auvity, tour à tour maître de danse maniéré, suivant audacieux de la Fortune et  ami raisonnable, Reinoud Van Mechelen, d’abord conseiller dévoué de son maître, enfin délicieux Zéphyr, Marcel Beekman, maître de musique au ramage étourdissant dans la première entrée et emporté par la lubricité dans la troisième, Jonathan McGovern, cœur tendre épris de sincérité, puis cœur fougueux qui consomme une intrigue, François Lis, enfin, dont la voix profonde éveille l’écho de son Pluton sur la même scène, et qui, de Don Juan pressant mais éconduit, finit en soupirant dupé…Tous ont en commun, qu’ils soient ou non passés par le Jardin des Voix, ce soin du phrasé qui conserve son rythme au texte, dont la forme versifiée si souvent sur l’alexandrin fait un proche parent de ceux de la tragédie lyrique. C’est un des charmes de ce genre naissant qui veut être différent mais a besoin pour s’affirmer de références. C’est un des mérites, o combien essentiel, de William Christie d’avoir si justement compris, préservé, enseigné l’art du dire inséparable pour ce répertoire de l’art du chant. Le résultat est là, à la portée de qui veut l’entendre. A Toulouse, le théâtre était archi-plein, et on suppose qu’il en sera de même pour les représentations suivantes : « Je vais dire à ma mère de venir, c’est super » lançait une quadragénaire rayonnante. Il y a des faiseurs de pluie. Avec ce spectacle, Robert Carsen, William Christie et tous les artistes impliqués ont été de faiseurs de joie !

 

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