Plus on est de Warlikowski, plus on Py

Les Pêcheurs de perles - Anvers

Par Laurent Bury | ven 14 Décembre 2018 | Imprimer

« Je crois entendre encore », « Comme autrefois… »… Il ne faut pas être grand clerc pour s’apercevoir que les trois personnages principaux des Pêcheurs de perles passent leur temps à se remémorer un passé qui à marqué leur vie à tout jamais. On peut comprendre l’idée qu’a eue le collectif théâtral FC Bergman, à qui Aviel Cahn a commandé cette nouvelle production de la première réussite lyrique de Bizet. Tout commence comme démarraient certains spectacles de Krzysztof Warlikowski : dans un hospice de vieillards, avec déambulateurs, charentaises et robes de chambre. Sauf que les Flamands poussent le bouchon un peu plus loin : quand l’orchestre attaque l’ouverture, le pensionnaire assis à l’avant-scène s’écroule sur sa table, et une équipe d’infirmiers vient très vite le chercher pour l’emporter en coulisses sur un brancard. Même chose à la fin du premier chœur : cette fois, c’est une vieille dame qui s’écroule et qui ne reviendra pas. Et dans ce mouroir où l’on projette des diapos évoquant certain bel été des années 1960, le salon où l’on fait la toilette des trépassés se trouve à deux pas, tout comme le morgue où on les met au frais. Le spectacle est donc glaçant, dans sa manière d’évoquer la mort sans le moindre déguisement, mais le public éclate de rire en voyant calencher les vieillards les uns après les autres. Quand Nadir et Zurga se remémorent leur rivalité de naguère, le décor pivote pour révéler une gigantesque vague pétrifiée sur laquelle repose leur « déesse », contemplée par ces deux jeunes gens qu’ils étaient jadis. Quand Leïla arrive, c’est une vieille femme livide, ratatinée, portée en triomphe sur son fauteuil roulant ; parée d’un costume exotique, elle donnera un récital de vocalises devant tous les habitants de l’hospice. Peu à peu, on se laisse convaincre par cette proposition culottée et, tout en admirant les ébats de deux danseurs nus mimant les folles étreintes du ténor et de la soprano du temps où « ton cœur avait compris le mien », l’on s’émeut des retrouvailles de ces deux octogénaires qui se pourchassent à travers les différentes salles que fait défiler la tournette, comme Tristan et Isolde exploraient toujours de nouvelles chambres dans la mise en scène d’Olivier Py. On bascule ensuite franchement dans l’onirisme : déshabillée par Nadir, Leïla retrouve son corps de 20 ans, tandis que tous les artistes du chœur surgissent vêtus du gilet Jacquard de Zurga pour mieux dénoncer les amants criminels. Et le cauchemar du baryton s’achève lorsqu’il se couche de lui-même dans un des tiroirs de la morgue.


© Annemie Augustijns

Cette option risquée est défendue avec vigueur par le Chœur de l’Opéra des Flandres, qui joue le jeu à fond, totalement investi dans cette vision inattendue mais frappante, ainsi que par l’orchestre, que David Reiland dirige d’une baguette fougueuse, dissipant les doutes que d’aucuns pourraient encore avoir sur la qualité de cette œuvre. Dommage toutefois que le chef n’ait pas retenu la partition dans sa forme originale, plutôt que l’édition Choudens, où le duo Nadir-Zurga se termine assez platement par une reprise de « Oui, c’est elle, c’est la déesse », par exemple.

De la distribution présente à Anvers, on se doute qu’elle a été réunie selon des critères également inhabituels. Rien à redire au Nourabad sonore et puissant de Stanislav Vorobyov, qui se voit ici confier le soin de mimer le rôle du jeune Zurga. Hélas, le Zurga âgé de Stefano Antonucci n’est que trop criant de vérité. Déclamation française manquant de fermeté, vibrato envahissant, grave inaudible et aigu arraché : on aurait préféré un titulaire un peu moins crédible dans son déclin vocal. Heureusement, Charles Workman ne se situe pas dans la même catégorie. Certes, quelques décennies se sont écoulées depuis qu’il campait à Compiègne le héros de La Jolie Fille de Perth, et l’extrême aigu n’a plus la facilité de jadis, mais le ténor américain maîtrise bien mieux la prosodie du français, et son émission parfois engorgée n’est pas incompatible avec le personnage de Nadir. Notons que, dans sa romance, il s’abstient du dernier « Charmant souvenir » que la tradition a coutume d’ajouter pour doubler l’orchestre. Enfin, Elena Tsallagova est un superbe Leïla : depuis ses Mélisande parisiennes, la voix s’est élargie sans rien perdre de son agilité, et l’interprète éblouit par le brio avec lequel elle se plie aux exigences de la mise en scène, d’abord momie à peine vivante, artificiellement ranimée pour son ultime concert, puis émouvante solitaire rattrapée par son passé, et enfin déesse éternellement jeune et radieuse.

Ce spectacle étant coproduit par les opéras de Luxembourg et de Lille, les mélomanes français pourront bientôt juger de sa validité, peut-être même – qui sait ? – avec une distribution légèrement modifiée.

 

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