Bizet façon bel canto

Les Pêcheurs de perles - New York

Par Marceau Ferrand | mar 20 Novembre 2018 | Imprimer

Souvent critiqué pour son livret un peu bateau, Les Pêcheurs de perles connaît depuis quelques années un retour en grâce spectaculaire. En témoignent la multiplication de nouvelles productions et un excellent enregistrement en 2017 qui met à l’honneur la nouvelle génération de chanteurs français. Rarement présenté à New York, l’opéra de Bizet avait déjà été monté au Met en 2016 dans la mise en scène de Penny Woolcock, inaugurée en 2010 à l’English National Opera. La transposition dans un Sri Lanka moderne où mondialisation se mêle aux traditions permet d’éviter intelligemment l’écueil orientaliste.


Pretty Yende (Leila) Mariusz Kwiecien (Zurga) et Javier Camarena (Nadir) © Marty Sohl / Metropolitan Opera

La metteuse en scène britannique revient à ce qui constitue l’essence-même de l’intrigue, c’est-à-dire la mer et offre d’éclairantes clés de lecture. La présence de Leila est le fragile maillon sur lequel repose l’équilibre du village. La rupture des vœux de la prêtresse entraîne logiquement le chaos et le déluge. En faisant de Zurga le parrain de la mafia locale, on comprend mieux pourquoi ce dernier est unanimement désigné chef par les villageois. Les costumes chatoyants et les éclairages subtils forment de somptueux tableaux qui rendent le spectacle très attrayant.

A défaut de francophones, le Metropolitan Opera reprend l’intégralité de la distribution des Puritains de Bellini, donné en octobre au Liceu de Barcelone. Le duo formé par Javier Camarena et Pretty Yende fait merveille dans une interprétation assurément belcantiste de l’œuvre. Le timbre brillant du ténor mexicain est à l’opposé des Alain Vanzo, Henry Legay ou Cyrille Dubois, aux voix pâles et aux aigus proches du falsetto. Javier Camarena délaisse le côté fleur bleue pour incarner un Nadir solaire, qui impressionne par la pureté des lignes et la tendresse de son chant. Le ténor est cependant mis à mal par les piannissimi de « Je crois entendre encore », difficiles à soutenir sans considérablement alléger la voix. Le timbre argenté, presque lunaire de Pretty Yende convient  au rôle de la prêtresse de Brahma. Drapée dans un sari flamboyant, la soprano sud-africaine irradie tout au long de la représentation. De son premier « Je le veux » éthéré et délicat, à ses supplications bouleversantes, Pretty Yende s’approprie complètement le rôle. On aimerait entendre encore et encore cette voix tendre aux vocalises envoûtantes.

Le Zurga de Mariusz Kwiecień est en petite forme dès le début de la représentation. Le beau legato du baryton polonais ne cache pas un timbre voilé. Au terme d’un honorable « Au fond du temple saint », Kweicien se retire définitivement de la production, mettant fin aux spéculations sur son maintien. Son remplaçant, Alexander Birch Elliott, convainc dès le début de sa grande scène. La violence presque adolescente de son interprétation est catalysée par un timbre d’un noir intense. La prononciation reste perfectible mais est compensée par un engagement scénique total. L’Américain faisait ses débuts au Metropolitan Opera et assurera le reste des représentations. Seul francophone de la distribution, Nicolas Testé dispose de l’autorité nécessaire au rôle du grand prêtre, même si son Nourabad aurait pu se faire encore plus terrifiant.

Emmanuel Villaume dirige avec générosité l’orchestre du Metropolitan Oprea et exploite totalement la luxuriante palette de couleurs de la partition. Le tempo est cependant trop uniforme et trop rapide dans les moments tendres. Si l’on entend la houle gronder dans « O nuit d’épouvante », on aurait voulu goûter un peu plus longtemps ces moments où le temps suspend son vol l’instant d’une note.

 

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