Pirates pour rire

Les Pirates de Penzance - Caen

Par Jean-Marcel Humbert | sam 24 Octobre 2015 | Imprimer

Pourquoi a-t-il fallu attendre 136 ans pour assister ce soir à la première représentation française des Pirates de Penzance, l’un des opéras comiques les plus célèbres de tout le monde anglo-saxon ? Avant tout en raison de la politique de l’agent de Gilbert & Sullivan et directeur de troupe, Richard D’Oyly Carte, qui exigeait de garder le contrôle sur toute représentation d’œuvre de ses auteurs favoris et bloqua ainsi pour près d’un siècle toute autre initiative privée. Mais aussi à cause du non-sens tout à fait typique et particulier de cette œuvre qui est profondément ancrée dans l’humour anglo-saxon, et de la langue truffée de jeux de mot intraduisibles.

La musique de Sullivan pastiche volontiers le grand opéra et les opérettes françaises très goûtées à l’époque à Londres (quelques réminiscences d’Offenbach et de La Fille de Madame Angot), mais l’originalité de la partition est entière et certainement la plus achevée du compositeur, avec des ensembles qui sont devenus de véritables tubes sociaux (le « trio du Paradoxe », ou encore l’air du sergent et les réponses en chœur de ses collègues : « When constabulary duty’s to be done (to be done), a policeman’s lot is not a happy one (happy one) ».

De son côté, la galerie des personnages n’est pas sans rappeler Les Brigands d’Offenbach : la brigade de bobbies dubitatifs fait penser aux carabiniers qui arrivent toujours trop tard, et les pirates anglais au grand cœur qui se font sans cesse flouer par des « orphelins » sont cousins germains des brigands français. Quant au livret, il accumule le second degré, le non sens et l’humour,  jonglant avec les mots mal prononcés (pilote et pirate, orphan et often, etc.) et les situations hors normes (le contrat de pirate de Frédéric doit durer jusqu’à son 21e anniversaire, mais comme il est né un 29 février, cela va le mener au-delà de ses 80 ans…)


© ENO / Tristram Kenton

Le triomphe qu’a connu ce soir la troupe de l’ENO à Caen, après deux représentations aussi couronnées de succès à Luxembourg, montre que l’immense potentiel comique de l’œuvre est intact et tout à fait susceptible d’être totalement apprécié par un public francophone. Il faut dire que les excellents surtitres ne laissent aucun spectateur sur la touche, comme le montrent les rires du public parfaitement synchronisés  avec l’action. Donc, combien il est dommage d’avoir attendu aussi longtemps pour présenter en France cette œuvre que l’on aimerait voir un jour à Paris.

Évidemment, les anglophones et anglophiles connaissent bien ces Pirates, très souvent joués outre Manche et dans les pays anglo-saxons, et gâtés par le CD et le DVD avec nombre de versions historiques. Parmi elles, celle de Joseph Papp (avec Linda Ronstadt, Kevin Kline et Rex Smith) a marqué en 1981 un tournant dans l’histoire de l’œuvre, avec près de 800 représentations à Broadway puis 600 à Londres, et encore nombre d’autres en tournée. Une autre version notable est celle, australienne, de 1994 avec Jon English et Simon Gallaher. L’une et l’autre versions (toujours disponibles en DVD) font la part belle à une révision orchestrale tendance pop avec synthétiseur, et à une chorégraphie agressive.

Ce soir, c’est le retour à la version originale qui a été imposée par le cinéaste Mike Leigh. Celui-ci, qui n’avait jamais mis en scène d’opéra, a résisté plusieurs années avant d’accepter l’invitation de l’ENO. Très connaisseur de l’œuvre de Gilbert & Sullivan, comme le montre son film à succès Topsy-Turvy (1999), il a respecté la tradition au point que le spectacle en paraît sage, ne s’appuyant que sur la folie du texte, des personnages et des situations, là où bien d’autres ajoutent une agitation scénique frôlant l’hystérie. Le décor d’Alison Chitty, seule touche de modernisme, est particulièrement simple (sauf l’arrivée spectaculaire du navire pirate), marqué par de larges aplats de couleurs bleue, verte et rouge. Les beaux costumes, au contraire, sont très proches de ceux de la création. De son côté, le chef Timothy Henty a choisi des tempi plus lents qu’à l’habitude, qui parfois font piaffer les chœurs des pirates qui visiblement aimeraient l’entraîner plus vite. Mais il ressort de tous ces partis pris une unité de conception qui laisse la part belle au texte et à l’histoire, rendus particulièrement clairs,

La distribution est en tous points exemplaire, malgré les quelques modifications par rapport à celle de la création à l’ENO au printemps dernier. Et tout d’abord le roi Pirate de Joshua Bloom est extraordinaire autant dans sa conception du rôle rappelant les pirates du cinéma, que dans son expression musicale, vocale  et scénique, qui lui permet de dominer nettement l’espace scénique à chacune de ses interventions. Claudia Boyle, à la belle technique vocale, poursuit une carrière importante dans des rôles plus classiques. Elle est une délicieuse Mabel, mêlant la tradition à une conception bien actuelle de ce personnage plein à la fois de contradictions et de sex-appeal. Robert Murray est un Frederic tout aussi traditionnel et bien chantant ; son duo en forme de madrigal avec Mabel au second acte est notamment une perfection musicale.  Et la Ruth de Rebecca de Pont Davies est également une grande réussite ; son personnage à la Calamity Jane, loin des habituelles nourrices plantureuses, est particulièrement touchant, surtout à la fin quand elle se retrouve délaissée par tous sans même recevoir du sergent la traditionnelle rose lui signifiant son intérêt. On remarque aussi la délicieuse Edith de Tereza Andrasi, à la très jolie voix. Enfin, le Major-general Stanley d’Adrian Powter et le Sergent de police de Mark Richardson se situent eux aussi dans la grande tradition. Les autres interprètes et les choristes sont également excellents.
 

 

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