L'horloge parlante

L'Heure espagnole / Gianni Schicchi - Nancy

Par Laurent Bury | mar 27 Septembre 2016 | Imprimer

Aider les jeunes chanteurs dont la carrière vient de démarrer, voilà une belle mission pour nos théâtres. En coproduisant avec Nancy Opéra Passion ce très cocasse diptyque Ravel-Puccini, l’Opéra de Lorraine a pris son rôle très au sérieux : 270 candidats, 70 chanteurs retenus après une première sélection, et enfin une série de master-classes assurées par Ludovic Tézier, pour déboucher sur le spectacle d’ouverture de saison. Bien sûr, ces artistes ne sont pas encore aguerris, mais leur motivation ne fait aucun doute, et aucune routine ne pèse sur leurs épaules, ce qui ne contribue pas peu à la réussite.

S’il a déjà largement fait ses preuves, le metteur en scène Bruno Ravella n’en fait pas moins ses débuts en France. Avec la complicité d’Annemarie Woods, il a conçu une production qui respecte parfaitement la nature comique des deux œuvres réunies. Au lever du rideau, le décor est dominé par une unique mais gigantesque horloge, garniture de cheminée avec baromètre et thermomètre intégrés, et dont le dessus est en fait la chambre de Concepción, point névralgique de l’action conçue par Franc-Nohain pour L’Heure espagnole. Là où l’on est moins convaincu, c’est dans la décision qui a été prise de rendre l’horloge « parlante », en montrant au public ce qui est simplement sous-entendu par le texte : passé l’ouverture, la fenêtre en demi-lune ouvrant sur la susdite chambre se réduit à un long rectangle qui ne laisse voir que les pieds des personnages, mais fallait-il vraiment visualiser les pannes de Gonzalve et de Don Iñigo Gomez, au lieu de nous laisser les imaginer ? La pantomime de pieds ainsi offerte a en outre l’inconvénient de parasiter le chant, notamment les monologues du muletier ou du poète. Hormis ce détail gênant, les personnages sont admirablement caractérisés, notamment par des costumes très inventifs et colorés. C’est une qualité essentielle pour Gianni Schicchi, avec toute sa galerie de figures hautes en couleur. Avec son catogan et sa chemise grand ouverte sur un poitrail velu barré d’un médaillon, le rôle-titre est socialement fort bien cerné, en parfaite opposition avec les héritiers appartenant à la haute bourgeoisie. Pour Puccini, l’horloge se range d’abord du côté cour, mais elle continue à jouer un rôle : quand on fouille la chambre de Buoso Donati, Marco se jette sur le cadran qu’il transperce et dont il extrait ensuite divers rouages et pièces mécaniques, et pour l’ultime duo des amoureux, ledit cadran devient rosace d’église avec vue sur le dôme de Florence.


D. Margulis, G. Goicoechea, O. Loza, E. Pancrazi, B. Bozhkilov, J. Michel, Y. Raanan Vandor, J. Schütz © Opéra national de Lorraine

D’une distribution de dix-sept chanteurs émergent plusieurs belles personnalités qu’on espère bientôt retrouver. Concepción blond platine, sorte de Jean Harlow de Tolède, Eléonore Pancrazi impressionne par la parfaite adéquation de sa voix avec un rôle hybride souvent confié à des mezzos, mais dont la créatrice, Geneviève Vix, fut aussi la première Salomé parisienne de Strauss quelques années après. Grâce à une articulation parfaite, on ne perd pas un mot de son texte, ce qui est ici essentiel. Gilen Goicoechea est un superbe muletier, dont le baryton s’épanouit si joliment dans l’aigu qu’on aimerait l’entendre en Pelléas, autre rôle créé par Jean Périer, premier Ramiro en 1911. Dans L’Affaire Tailleferre à Limoges en 2014, la voix de Jean-Michel Richer avait donné le sentiment de manquer un peu de puissance, mais on ne saurait plus lui adresser pareil reproche, tant son Gonzalve émule d’Oscar Wilde se projette avec aisance, et avec tous les raffinements de nuance nécessaires. Comme c’est souvent le cas, Thibault de Damas n’a pas tout à fait l’extrême grave de Don Iñigo Gomez, mais livre une amusante composition en quinquagénaire ventripotent. Seul David Margulis paraît nettement plus effacé en Torquemada, auquel il ne parvient pas à conférer une véritable physionomie.

Chez Puccini, on est immédiatement frappé par la maestria d’Adrien Barbieri : voix sonore, au timbre clair mais d’un mordant inimitable, et brio scénique apparemment inépuisable, dans un rôle où l’on a l’habitude de voir plutôt des artistes plus que confirmés, voire en fin de carrière. A ses côtés, on citera l’étonnante Zita de Yael Raanan-Vandor, stupéfiante d’autorité vocale et théâtrale dans son personnage de petite vieille pliée en deux sur ses cannes. Jérémie Schütz en Rinuccio possède une voix prometteuse mais qui semble souvent un peu trop couverte, et l’on aimerait des voyelles italiennes plus éclatantes. Laura Holm, que l’on a pu admirer à Paris, que ce soit au CNSM ou à l’Athénée, est une charmante Lauretta mais l’on voudrait parfois un peu plus de chair dans le medium. A 23 ans, Bozhidar Bozhkilov se voit soudain chargé d’années et investi de toute l’autorité du patriarche Simone, et il sort victorieux de l’épreuve.

Pour rendre justice à ces deux bijoux d’orchestration que sont L’Heure espagnole et Gianni Schicchi, l’Opéra de Lorraine a fait appel à Michael Balke, qui n’avait jusque-là dirigé à Nancy que des concerts de clôture de master-classes. Sous sa baguette experte, l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy accorde leur juste poids à tous les détails de ces deux partitions dont le raffinement musical n’a d’égal que la savoureuse énormité des livrets.