Des résonances inattendues

L'hirondelle inattendue / L'enfant et les sortilèges - Montpellier

Par Maurice Salles | ven 18 Décembre 2015 | Imprimer

Pourquoi réunir dans un même programme L’hirondelle inattendue, de 1965, et  L’enfant et les sortilèges, de 1925 ? Parce que dans les deux œuvres des animaux parlent la langue des hommes ? Ou parce que, dans la vision proposée, elles entrent en résonance avec notre actualité ? Si la seconde est bien connue, la première trouve à Montpellier sa première création scénique en absolu. Elle se donne pour un opéra-bouffe dont le livret, signé Henri Lemarchand, est tiré d’une pièce de Claude Aveline créée à la radio en 1952 avant de devenir un récit publié en 1959. En 1965, quatre ans après le vol en orbite terrestre de Youri Gagarine, elle s’appuie sur la conquête de l’espace alors d’actualité pour traiter un thème qui touche probablement de près le compositeur Simon Laks. Deux explorateurs de l’espace se retrouvent, à la suite d’une défaillance technique, sur une planète inconnue peuplée d’animaux. Ces bêtes ont en commun leur statut : elles émanent de la littérature, de l’histoire ou de la mythologie des hommes, parlent donc leur langage et sont célèbres auprès d’eux, du moins le croient-elles. Elles en tirent gloire et vivent en aristocratie imbue de son ancienneté, prête à repousser toute intrusion de « mal-né », comme cette Hirondelle du faubourg. Faut-il voir là une parabole de la vie musicale de l’époque, où Simon Laks, resté délibérément étranger aux influences des écoles de Vienne et de Darmstadt, ne parvenait pas à trouver sa place ? L’homme qui incarne la modernité, le journaliste explorateur, est-il son représentant face aux gardiens de l’ordre académique, quand il leur rappelle que si elle n’a pas de quartiers de noblesse, la veine mélodique et thématique de la chanson populaire lui donne accès à la célébrité et à la consécration de la postérité ? Sa composition se livre immédiatement à l’auditeur, auquel elle peut rappeler parfois par sa vivacité rythmique et ses couleurs la musique de Darius Milhaud, mais cette facilité apparente n’est pas synonyme de pauvreté et l’orchestration variée, souvent riche, témoigne d’un métier très sûr, acquis d’abord à Varsovie et conforté au Conservatoire de Paris comme auprès de Nadia Boulanger. L’évocation du vol en plongées et fuites zigzagantes des hirondelles en est un exemple éloquent. La ritournelle de la chanson, présentée d’abord comme une incongruité, y sera peu à peu intégrée, réalisant la fusion entre musique populaire et musique savante.

La mise en scène de Sandra Pocceschi, en collaboration avec Giacomo Strada qui invente les décors, part logiquement de la date de composition. Dans le noir, on entend chantée a cappella la chanson alors plus que cinquantenaire tandis que sur un écran des images d’archives d’actualités relatives au lancement de fusées préparent la descente, côté cour, des aventuriers dans leurs combinaisons spatiales. Jonché de boules polies de différents tailles le sol qu’ils vont fouler est plat ; en son centre s’élève une haute structure en forme de proue triangulaire, peut-être une forteresse. C’est d’elle que sortiront les occupants du lieu, que Cristina Nyffeler revêt uniformément d’un maillot noir surmonté d’une cape pourpre et d’un camail d’hermine et coiffe d’une haute couronne dorée. On pourrait regretter le pittoresque de costumes « réalistes » - des plumes pour les Oies, de la fourrure pour l’Ours - mais le parti pris a le mérite de définir clairement ces individus comme membres solidaires d’une caste, face au débraillé de l’Hirondelle du faubourg, la triste fille de joie. Les lumières de Geoffroy Duval, par ailleurs responsable des vidéos, contribuent à la fois à créer des images dont la séduction est immédiate et à ménager des zones d’obscurité où les mouvements du chœur s’effectuent discrètement et souplement. Sandra Pocceschi et Giacomo Strada s’ingénient à trouver des solutions pour animer l’espace, du satellite espion qui poursuit vainement la deuxième Hirondelle en passant par les ouvertures dans la forteresse d’où surgissent des personnages et l’échelle dans la fosse au moyen de laquelle l’Hirondelle se hisse à grand peine dans ce paradis. La fable s’achève quand les murs de la forteresse, qui se sont écartés, se refermeront sur l’Hirondelle admise en son sein, nonobstant les derniers récalcitrants. Alors dans un tableau qui semble reconstituer la fin de L'hirondelle des faubourgs  et est un hommage au compositeur la chanson aura le dernier mot. 

Cette parabole, même si elle finit bien, n’est pas gaie, quoique les échanges entre l’Hirondelle et les autres animaux se veuillent comiques, entre malentendus verbaux et questions oiseuses – Procné demandant à l’Hirondelle si elle sait « gober l’insecte en volant ». Il en est un peu de même de L’enfant et les sortilèges dans la vision qu’en donne Sandra Pocceschi. Pour Ravel et Colette, le conte s’achève par le retour de l’enfant, désormais prêt à respecter les choses et les êtres vivants, dans les bonnes grâces de sa mère. Or la metteuse en scène doute, texte à l’appui, de la bienveillance de celle-ci, et préfère laisser l’enfant mettre à l’épreuve librement ce qu’il a compris du monde au sein duquel il vit. A l’heure de la COP 21 la proposition a son actualité et sa pertinence !  Mais qu’on ne taxe pas la conception d’opportunisme puisqu’il s’agit de la reprise de la production maison de 2014, avec une distribution nouvelle. Ses partenaires étaient déjà ceux de L’Hirondelle inattendue, Giacomo Strada, Cristina Nyffeler et Geoffroy Duval dans les mêmes rôles. Les mots déconstruits à la Lacan ne nous séduisent toujours pas, mais on revoit avec plaisir les solutions techniques trouvées pour représenter les espaces différents, sans le moindre réalisme mais en harmonie avec le fantastique de la situation.

D’une œuvre à l’autre on retrouve certains solistes. Le ténor Kevin Amiel, présent dans l’enregistrement publié chez EDA, se taille la part du lion chez les hommes, tour à tour Reporter et puis Théière, Vieillard et Rainette, grâce à une voix saine bien projetée. Régis Mengus, d’abord un Pilote sonore et un Serpent, est ensuite une Horloge bien remontée ! Julien Véronèse prête sa haute taille et sa voix grave à l’Ours, avant d’être un Fauteuil et l’Arbre pathétique. Alix le Saux est une émouvante Hirondelle du Faubourg, à la voix délicate comme l’âme du personnage, avant d’être une Chauve-souris et un Ecureuil.  Elodie Méchain est d’abord la Tortue, avant de prêter sa voix profonde à la Tasse chinoise et à la Libellule ; elle est aussi la Mère et la sonorisation souligne les intonations impératives ou culpabilisantes à mettre au discrédit du personnage selon Sandra Pocceschi. Khatouna Gadelia est une Colombe exquise, vibrante, puis un Enfant dont elle sait rendre crédible le changement de son comportement.  Avouons pourtant un faible pour Jodie Devos, qui exprime sans retard l’agressivité d’une Procné se sentant menacée par l’intruse rivale, et enchaîne ensuite avec la même virtuosité déliée et la même présence élégante le Feu, la Princesse et le Rossignol, d’une voix qui semble couler de source alors que les raffinements de l’émission révèlent un solide bagage technique. Autour de ces solistes les membres d’Opéra junior apportent leur fraîcheur et leur enthousiasme aux côtés des professionnels du chœur de l’Opéra, comme lors de l’édition 2014. Tout serait pour le mieux si la direction de David Niemann, très satisfaisante sur le plan dynamique, était plus attentive à juguler l’expansion sonore. Sans doute faut-il rendre justice à la richesse de l’orchestration, mais pas aux dépens des chanteurs, par moments difficilement audibles.

Le public était nombreux, mais sans excès. Il a fait un succès à la soirée, et on s’en réjouit, en espérant que ce n’est pas pour de mauvaises raisons, du genre fierté familiale pour les petits, soutien d’amis du chœur ou de l’orchestre, ou solidarité entre membres d’un réseau ou d’une fraternité. Le lyrisme de L’Hirondelle inattendue n’a pas besoin de soutien de circonstance ou de complaisance. Entre un thème qui force à la réflexion et reste d’actualité et un langage musical dont la complexité est élégamment voilée sous une apparente simplicité, l’œuvre a assez de mérites en soi pour que les épreuves vécues par le compositeur et ses engagements ultérieurs soient invoqués à la rescousse. L’histoire personnelle de Simon Laks explique certainement l’évolution de sa carrière. Mais cet homme fier n’aurait pas voulu qu’elle serve de prétexte à valoriser son œuvre. Il suffit d’aller l’entendre. Encore quatre représentations (dernière le 23 décembre).

 

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