Broadway revisité

L'Homme de la Mancha - Paris (Châtelet)

Par Jean Michel Pennetier | mar 01 Juin 2021 | Imprimer

A la fin des années 60, The Man of la Mancha connut plus de 2 300 représentations à New York. Ce fut d'ailleurs le seul succès du compositeur qui ne connut par la suite que des échecs. L'ouvrage fut rapidement adapté à l'étranger. En Espagne d'abord (dès 1966, avant même la création sur Broadway), en Suède, en Allemagne... puis, plus tard, dans des versions particulièrement exotiques (chinois, japonais, coréen, bengali...), ce qui témoigne de l'universalité du personnage de Don Quichotte. Selon certaines biographies du chanteur, c'est la femme de Jacques Brel, Thérèse Michielsen dite Miche, qui fit découvrir à son époux l'enregistrement de l'ouvrage.  Jacques Brel serait allé entendre la comédie musicale au Carnegie Hall et, transporté, en aurait négocié les droits pour une adaptation en français. Sauf que l'ouvrage ne fut jamais donné dans la prestigieuse salle de concert new-yorkaise. Brel dut passer une audition pour prouver qu'il pouvait chanter sans micro et dut également accepter de reprendre la production à l'identique. L'art du poète se révèle donc dans les textes qu'il a écrits, souvent assez éloignés de la version originale. On y retrouve des préoccupations classiques de l'auteur.  « Little bird, little bird /  Do you sing for me? » devient ainsi « Sans amour, sans amour /  Qu'est-ce que vivre veut dire ? ».  Il existe une authentique tradition de cette version francophone : titre d'exemple, l'immense José van Dam l'a interprétée en 1998 à Liège.  La comédie musicale ne prétend pas résumer Don Quichotte et présente Cervantès attendant son procès par l'Inquisition. Pour calmer des  codétenus particulièrement agressifs et qui menacent de bruler son manuscrit, il leur conte les aventures de triste chevalier à la triste figure, en leur faisant interpréter ses personnages. L'histoire se concentre sur quelques épisodes du roman, parfois légèrement transformés. Après s'être rapidement battu contre les moulins-à-vent (une scène plus tardive dans la chronologie du récit), Alonso Quichano se fait adouber chevalier dans une auberge après être venu en aide à une prostituée en qui il voit sa Dulcinea (dans le roman, Dulcinée est une paysane que personne ne voit jamais et qui  « n'a pas son pareil pour saler le cochon »). Don Quichotte connait la défaite face au Chevalier des miroirs, en fait le médecin Carrasco (dans le roman, c'est une victoire sur un coup de chance). Il est ramené à la raison avant de mourir mais, contrairement au roman, Sancho et Dulcinea exaltés viennent à son chevet, et il retombe dans sa folie. Les détenus laissent Cervantès en paix.

Dans cette production importée du Théâtre de la Monnaie, Michael de Cock et Junior Mthombeni ont cherché à rendre hommage « à Brel et à Bruxelles, à l'imagination, à la poésie et aux impossibles rêves dont cette époque a tant besoin ». Avant le début du spectacle, et pendant les deux courts entractes, des vidéos font témoigner individuellement les membres de l'équipe du spectacle, à peu près tous d'accord pour rêver d'un monde en paix (avec humour, Chaib Idrissi rêve lui de devenir pendant quelque jours patron de BMW). Pendant le spectacle, d'autres vidéos nous montrent de sinistres immeubles en cours de destruction (voilà pour Bruxelles), des gros plans sur les interprètes ou des citations de Cervantès. Le décor unique évoque plutôt un terrain vague flanqué d'un panneau publicitaire (sur lequel sont projetées les vidéos). Les costumes sont du style modern-crade en vogue. On crie, on siffle, on tape du pied, on simule une chorégraphie sans musique, on renverse des chaises plastiques, on éructe... rien que du très courant, au fond. Les textes parlés sont modernisés : « burdel de mierdas », « enfoiré », « fils de pute »...  Le temps semble long avant que la musique ne démarre vraiment, et on n'est un peu gêné pour les artistes. Don Quichotte et Sancho entonnent enfin le premier numéro musical. Pança chante « Moi, je suis Sancho, son seul copain » plutôt que  « son seul suivant », comme dans le texte d'origine. Lors de son adoubement, Don Quichotte s'exclame à plusieurs reprise  « c'est cool ». Il fait une blague sur Castex. Les adverbes de négation passent à la trappe « c'est pas... ». Le texte original revendique une certaine grossièreté et utilise des mots crus. Mais était-il nécessaire d'en rajouter ? Comme si populariser, c'était vulgariser ; comme s'il fallait tirer le public moderne vers le bas plutôt que de le hisser vers le haut. On est paradoxalement content de ne pas comprendre la moitié de ce qui se dit sur scène tant les articulations sont souvent relachées et les accents variés. C'est d'autant plus déroutant que les metteurs en scène ont introduit un Capitaine de l'Inquisition, personnage le plus souvent passif, à la manière de Tadeusz Kantor (ce qui ne nous rajeunit pas), dont les rares interventions sont difficilement compréhensibles. C'est lui qui interprète Don Quichotte mourrant, tandis que Cervantès lui souffle ses répliques : un effet qui nous a semblé tuer l'émotion de la scène. Seuls Pierre Derhet, Bertrand Duby et Christophe Herrada offrent des voix bien timbrées et clairement articulées.

Filip Jordens présente des ressemblances physiques et vocales étonnantes avec Jacques Brel qu'il a précédemment incarné dans un étonnant spectacle hommage. Son interprétation est toutefois moins exaltée, plus rêveuse, celle d'un Don Quichotte qui aurait encore un pied dans le monde de l'enfance, ce qui d'ailleurs se défend tout à fait. Annoncée souffrante, Ana Naqe est une Dulcinea à l'authentique voix d'opéra, soprano spinto à la voix puissante et au timbre chaud à laquelle on pardonne volontiers quelques scories. Dans le rôle du prêtre et de celui (écourté) du barbier (travesti en danseuse de revue des années 20...), Pierre Derhet est une autre voix d'opéra, artiste très musical et tout en nuance, sans doute un Nemorino en devenir. En aubergiste, Bertrand Duby est une belle basse à la voix profonde, acteur à la belle prestance ; il incarne également la partie dévolue au barbier dans la scène d'adoubement. Nadine Baboye est une excellente artiste de variétés qui fait preuve ici de ses talents dans un numéro rajouté de slam, aux paroles malheureusement indigentes qui feraient passer Tata Yoyo comme une suite au Soulier de satinGwendoline Blondeel est un soprano à la voix très pure et au timbre séduisant. La jeune Raphaele Green est également un beau mezzo au timbre chaud. Le ténor Christophe Herrada a un bel applomb vocal et scénique dans le triple rôle du Docteur Carrasco, du Duc et du Chevalier aux Miroirs. Vocalement, Chaib Idrissi  et Enrique Kike Noviello n'appellent aucunes réserves. Ajoutons que tous ces artistes se révèlent également excellents dramatiquement. L'effectif de l'orchestre est un peu maigre, mais celui-ci est dirigé avec vivacité par Bassem Akiki, également auteur des arrangements. Quelques décalage à la première s'expliquent sans doute par le fait que l'orchestre est situé en fond de scène et que son chef tourne donc le dos aux interprètes. Au final, le mélange d'artistes du monde de la pop et de l'opéra ne nous a pas paru pertinent : on comprend le message de diversité proposé par l'équipe de production, mais ces louables intentions se font au détriment de l'homogénéité du spectacle, qui fait parfois penser à une suite de numéros de music-hall, sans véritable arc dramatique.

 

 

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