Non, c'est le programme... (streaming)

L'INSTANT LYRIQUE d'Arturo Chacón-Cruz - Paris (Gaveau)

Par Christophe Rizoud | lun 05 Avril 2021 | Imprimer

En 2015 à Bad Kissingen, petite station thermale de Basse-Franconie qu’un festival de musique chaque été maintient sous respiration artificielle, Arturo Chacón-Cruz nous disait mettre un frein à des prises de rôles dommageables pour sa voix de ténor lyrique. Don José, Pollione, un peu, ça va. Trop, bonjour les dégâts ! « Il m’a semblé plus intelligent d’attendre. Je viens de changer d’agent et, en même temps, de projets. J’ai donc annulé ma participation aux quelques Carmen encore prévues. Passer trop vite du répertoire lyrique au répertoire dramatique peut être dangereux. L’exemple malheureux de plusieurs collègues m’a conforté dans ma décision. » Il trovatore, prévu alors l’année suivante, n'est finalement survenu qu’en février dernier à Las Palmas, salué d’une rumeur élogieuse sur les réseaux sociaux. Son Instant Lyrique à Paris, retransmis en streaming dans une salle Gaveau que les consignes sanitaires imposent vide, montre qu’il a eu raison. Sans mettre en péril ses moyens naturels, le ténor peut à présent passer à la vitesse supérieure.

On a longtemps comparé Arturo Chacón-Cruz à Rolando Villazon, sous prétexte de mêmes origines mexicaines et d’un Werther à Lyon chanté par le premier, mis en scène par le second. Erreur. C’est Ramon Vargas le modèle avoué, avec cependant pour l’aîné un passage par Rossini, indispensable pour développer une technique belcantiste qui, en Mantoue à Aix-en-Provence en 2014, faisait défaut au cadet. A quoi bon rouvrir une vieille blessure, dirait Hoffmann (qu’Arturo Chacón-Cruz chantait en début d’année à Barcelone et qu’il reprendra bientôt à Berlin). Dans les rôles plus dramatiques désormais à sa portée, la souplesse n’est pas la première qualité requise. Le timbre a conservé son rayonnement ombrageux, une impression de soleil noir – oxymore qu’il partage pour le coup avec Villazon plus que Vargas, mais surtout avec Placido Domingo, son mentor – Arturo Chacon-Cruz fut lauréat d’Operalia en 2005. La voix a désormais gagné en assise, en densité et en solidité dans le médium sans altération de son éclat dans l’aigu. Le chant, égal, s’écoule toujours naturel, habité ; le champ des rôles s’élargit peu à peu, tandis que d’autres s’éloignent, tel cet Oronte le mois dernier à Monaco, trop lyrique à présent (si tant est que la partition, de filiation belcantiste, se soit un jour exactement inscrite dans les cordes d’Arturo Chacon-Cruz).

Il faut hélas attendre la toute dernière partie du récital pour apprécier cette évolution. Chi va piano, va sano. Le ténor l’a appris à son avantage mais fallait-il appliquer une telle prudence à un programme complaisant ? A l’exception de « No puede ser » étreint avec une fougue toute latine, le crossover domine avant qu’enfin « Cielo e Mar » flamboie comme un soleil levant sur la Giudecca. Le concert est fini. Il y aura en bis un « Nessun dorma » étreint avec une ferveur dont la sincérité, dépourvue d’emphase, n’est pas la moindre des qualités. Pas d’effet de manche, pas de notes ostentatoires qui transformeraient le cri d’espoir du Prince en numéro de cirque. Bravo !

Momentum, le programme de promotion des jeunes talents, offre l’occasion de deux duos avec Sarah Blanch, soprano espagnole dont l’étoffe damassée évoque celles rares et précieuses qu’achetaient aux marchands syriens les républiques de Venise et de Gênes. Il y a là assurément un potentiel dont on a pu prendre la mesure au disque lors d’une récente Matilde di Shabran. Déjà cependant, la chanteuse semble s’éloigner des rivages rossiniens. Dans Linda di Chamounix, ce ne sont ni les figures de style, ni les variations qui emportent l’adhésion mais la longueur de la voix magnifiée par la conduite habile du chant. Alors pourquoi ce bis trop sage ? « O mio babbino caro » ne devrait être réservé qu’aux étudiantes du conservatoire ou aux chanteuses épuisées par de trop nombreux rappels. Serti dans l’écrin pianistique sculpté par les doigts habiles de Antoine Palloc, ces « merveilles », dixit Richard Plaza, le grand ordonnateur de l’Instant Lyrique, sont admirables mais auraient pu l’être davantage dans un programme plus audacieux. 

 

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