Jubilé jubilatoire

L'INSTANT LYRIQUE de Karine Deshayes - Paris (Elephant Paname)

Par Christophe Rizoud | lun 27 Janvier 2020 | Imprimer

C’était il y a quatre ou cinq ans. Une exploration de nos archives nous confirme l’année exacte : 2014. Une première invitation à découvrir à Paris en début de soirée dans un lieu alors inédit – Elephant Paname – une nouvelle forme de concert : une voix, parfois deux, un piano, parfois plus, une heure et quelque de musique sans entracte en un programme où mélodie et opéra cohabitent, le tout précédé d’une coupe de champagne. Promesse pétillante ; curiosité piquée à vif. Dans les salons d’un ancien hôtel particulier parisien, en haut d’un escalier rendu ivre par le passage du temps, deux mezzos sinon rien : Karine Deshayes, Delphine Haidan. Une seule aurait suffi pourvu qu’elle soit bonne... Les deux, ensemble et séparément, s’avérèrent remarquables. Rendez-vous était pris. Il fut honoré chaque fois que possible avec, à des degrés divers selon les interprètes et les programmes, le même plaisir à goûter la musique au plus près des chanteurs en une rare intimité. Descendu au rez-de-chaussée pour gagner quelques places, désormais installé sous un dôme étoilé, l’Instant Lyrique appartient au paysage musical parisien. Entre promesses et talents confirmés, nous lui devons de belles découvertes, Benjamin Bernheim pour n’en citer qu’une. Cinquante numéros plus tard, la formule a fait ses preuves. A défaut de pousser les murs, on refuse du monde. Qui pour fêter ce jubilé sinon la marraine de la manifestation, celle qui douée de clairvoyance et de générosité, a accepté d’associer son nom à l’événement dès son avènement ? Depuis, sans lien de cause à effet, sa carrière continue de suivre une courbe exponentielle dont chaque nouveau jalon force l’admiration. Elisabetta, Armide, Semiramide, Marguerite de Berlioz, Balkis dans La Reine de Saba : que de conquêtes, que de victoires ! Le programme de ce cinquantième Instant Lyrique met en lumière la mélodiste, la tragédienne et la belcantiste. Trois artistes dans la même artiste : Karine Deshayes

Tout d’abord un bouquet de pièces de salons cueillies en un inévitable tour de chauffe : Duparc où la chanteuse parvient au difficile compromis entre beau son et beau sens ; Verdi moins à son aise dans la soie des boudoirs que sur le feu des planches, mais toujours chantant. Il passe un frisson de Leonora du Trovatore dans la phrase ascendante de In solitaria stanza et l’ombre de Violetta dans l’ébriété un rien forcée de Brindisi. Karine Deshayes offre à ces partitions une sorte de grâce viscontienne, une idée de temps retrouvé où l’on respire l’air moite des serres Belle Époque, ensorcelé par les reflets changeants d’un timbre à l’étoffe richement brodée. Les bis dans ce même répertoire offriront plus encore. Pour l’heure, la proximité du public ajoute à la difficulté ; il faut prendre la mesure de la salle.

L’opéra français tourne la page. Mignon rêveur, Sapho abîmée dans de sombres pensées, l’un et l’autre portés par une ligne souple, une diction soignée et toujours ce rayon d’or dans le timbre, jusqu’à ce que Marguerite rebatte les cartes. L’air des bijoux comme un clin d’œil, moins à la Castafiore qu’à une voix qui se rit des tessitures et rappelle ce que tant d’autres, pourtant vraies sopranos, échouent à démontrer : combien Gounod voulait cet air brillant, à la manière électrisante d’une cabalette italienne.

La suite est ascension jubilatoire, un feu d’artifice dont les deux premières fusées ont pour nom Roméo et Elisabetta. Bellini, Donizetti mieux que domptés, sculptés dans un acier valyrien, agiles, incisifs, couronnés d’aigus radieux, avec pour ces deux airs, un seul regret : l’absence d’une reprise que la musicienne aurait parée de nouveaux feux.  Premier des trois bis, Les filles de Cadix se pose en référence. A-t-on jamais entendu dans cette page prétexte à œillades autant d’à-propos : de la technique, du style, des effets – le trille – et du tempérament. A Chloris, une des mélodies les plus délicates de Reynaldo Hahn, s’écoule ensuite comme un breuvage parfumé dans une tasse de porcelaine. Urbain des Huguenots achève de souffler les cinquante bougies en un tourbillon de vocalises.

« Prenons date pour la centième ! » applaudit Richard Plaza, le grand chambellan de l’Instant Lyrique. L’occasion pour nous de les remercier, lui, ses coéquipiers – Sophie de Ségur, Julien Benhamou, entre autres – et cet autre pilier essentiel : Antoine Palloc, pianiste d’âme et de cœur auprès duquel les chanteurs puisent force et confiance, compagnon autant qu’accompagnateur qui, la voix altérée par l’émotion, dédie cette cinquantième soirée à Dalton Baldwin, son maître, mentor et ami, disparu récemment.

 

 

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